Ukraine-ère post-conflit : comment éviter une Nouvelle Guerre Froide entre les Européens de l’Ouest et la Russie  ?

Ukraine-ère post-conflit : comment éviter une Nouvelle Guerre Froide entre les Européens de l’Ouest et la Russie  ?

Le conflit en Ukraine confirme que la nouvelle configuration géopolitique à l’échelle mondiale est caractérisée par une lutte de répartition des espaces géopolitiques entre grandes puissances. A l‘échelle mondiale, ce conflit s’inscrit dans la clarification, au moyen du rapport de force militaire classique, de l’équilibre géopolitique mondial et donc de sa nouvelle configuration au  XXIème siècle dominée par trois pôles principaux, la triade formée par Etats-Unis, la Chine et la Russie. et en Europe la rivalité géopolitique entre les Etats-Unis et la Russie.  

Cette crise n’a évidemment pas commencé avec l’opération militaire de l’armée russe en Ukraine en 2022. Cette opération militaire, une grosse bataille dans un conflit de longue haleine, est en réalité un contrecoup sur les temps plus courts à l’intervention militaire de l’armée ukrainienne contre les républiques indépendantistes du Donbass en 2014 suite au coup d’Etat de 2014 et la révolution orange de 200,  et sur les temps plus longs au refoulement continu de la Russie dans ses terres continentales par les Etats-Unis/OTAN depuis la disparition  de l’URSS en 1991. Cette opération est aussi un miroir de la guerre menée par l’OTAN pour démembrer la Yougoslavie et détacher le Kosovo de la Serbie en 1999.

Les facteurs déclenchant du conflit sont éclatants. Tout  d’abord il y a l’échec de la mise en œuvre des accords de Minsk censées surmonter la crise en Ukraine depuis 2014, tant à  cause du refus des gouvernements ukrainiens successifs issus du changement de régime en 2014 de leur mise en œuvre, notamment la fédéralisation de l’Ukraine pour accorder une autonomie aux républiques du Donbass, que de l’inaction des diplomaties française et allemande pourtant garantes du processus à faire pression sur l’Ukraine. Il est désormais avéré que l’objectif poursuivi par le nouveau régime de  Kiev était, non pas de trouver une sortie de crise durable aux combats, mais  de gagner du temps et de se renforcer militairement en vue d’un affrontement avec la Russie, selon l’aveu du nouveau président ukrainien Petro Porochenko[1].  

Il y a enfin le refus de la part des Etats-Unis en décembre  2021 de négocier  une nouvelle architecture européenne de sécurité avec la Russie pour provoquer le conflit, l’incapacité des gouvernements français et allemands à se démarquer de cette posture, l’aggravation des combats sur la ligne de font entre les république du Donbass et l’armée ukrainienne  et la volonté russe de forcer la négociation par le rapport de force ont été les facteurs déclenchant  plus immédiats de ce conflit.

Du point de vue géopolitique, l’ asymétrie géopolitique  entre la Russie et le Etats-Unis induite par la géographie est au cœur de cette crise.

Les bases militaires de l’OTAN et des Etats-Unis (incluant les infrastructures du bouclier antimissile), se sont progressivement rapprochées du territoire de la Russie, avec les élargissements successifs de l’OTAN, selon une manœuvre d’encerclement. Le partenariat oriental de l’UE qui  est complémentaire à l’OTAN, participe de cet étranglement progressif de l’espace géopolitique de la Russie, avec pour objectif de créer une zone tampon contre la Russie, et préparer de manière implicite les futurs élargissements de l’OTAN et l’UE  

Il est bien évident que les Etats-Unis n’accepteraient pas l’installation de bases militaires russes à ses frontières et un élargissement de  l’OTSC au Canada ou au Mexique. La doctrine de l’étranger proche mis en avant par la Russie est tout aussi légitime que la doctrine Monroe défendue  par les Etats-Unis, afin de préserver un espace de sécurité et de respiration géopolitique. Les Etats-Unis comme puissance maritime  cherchent à freiner l’accès de la Russie, puissance continentale aux océans mondiaux, d’où la cristallisation de la crise en Mer noire, autour de le péninsule de Crimée.           

En effet, sur les temps longs, en résonance avec les doctrines de Halford John Mackinderet Nicholas J. Spykman[2],  prolongées par  Paul Wolfowitz[3], Zbigniew  Zbrezinsky[4], Wess Michell[5],  les Etats-Unis ont cherché à refouler la Russie dans ses terres continentales depuis la disparation de l’URSS en 1991 et mettre en place une ceinture d’Etats dans une bande côtière entourant le continent eurasien (le « Rimland » de MacKinder et Spykman).

Cette stratégie a naturellement fini par provoquer une réaction de la Russie par contrecoup géopolitique.

En expansion continue depuis la fin de la guerre froide, les Etats-Unis se sont finalement retrouvés en sur-extension géopolitique. La bascule géopolitique s’est produite en Syrie, avec l’intervention russe dès 2015, et la bataille d’Alep, qui a fait échouer le changement de régime promu par les Etats-Unis et leurs alliés du Rimland pour continuer à élargir la zone d’influence euro-atlantiste. 

En recul géopolitique depuis l’échec du changement de régime en Syrie dès 2015,  suivi du départ d’Afghanistan en 2021, les Etats-Unis se sont ensuite repositionnés sur une deuxième ligne de front dans l’Indopacifique en opérant un resserrement géopolitique avec les pays anglo-saxons au sein de  l’ alliance AUKUS[6].

La Russie, par des opérations militaires successives (Géorgie 2008, Syrie 2015, Ukraine 2014, 2022) ou des opérations d’imposition de la paix (Haut Karabagh 2021) a repris l’initiative et cherche à  desserrer l’étau de l’encerclement de l’OTAN dans le Rimland, qui s’élargissait à ses dépend, avec les élargissements successifs de l’OTAN depuis la fin de la guerre froide.

La régression géopolitique d’une puissance laisse toujours un vide que vient remplir une puissance adverse. Le recul géopolitique récent des Etats-Unis et de son instrument l’OTAN, provoque la retour de la Russie sur ses zones d’intérêts prioritaires et ses terres historiques (l’étranger proche). Et c’est la puissance en régression géopolitique qui a intérêt, soit à déstabiliser les zones qu’elle quitte, soit à  reprendre l’initiative pour réinvestir le territoire.

Cette poursuite de la bascule géopolitique ne se donc fait pas sans difficultés, car les Etats-Unis et leur alliés de l’OTAN cherchent à faire de l’Ukraine, un nouvel Afghanistan pour la Russie[7].  La dureté des combats entre les armées ukrainiennes et russes résulte avant tout de l’aide militaire portée  par tous les pays de l’OTAN, Etats-Unis en tête à l’Ukraine depuis 2014. Cette aide massive a porté sur l’entrainement, l’armement de l’armée ukrainienne mais aussi la construction d’ infrastructures militaires (ports, bases militaires pour la formation…)  et depuis le déclenchement de l’opération russe, avec des livraisons d’armes à partir de la Pologne et la Roumanie, la fourniture continue de renseignements (continuum OTAN-Ukraine), des sanctions économiques massives et  la prise en charge  de la guerre de communication de l’Ukraine contre la Russie.     

L’opération militaire russe de 2022  aboutira pourtant inévitablement à la neutralisation de jure ou de facto de l’Ukraine c’est à dire le renoncement à l’OTAN, condition minimale et nécessaire pour la sortie de crise.

Du point de vue géopolitique, cela signifierait un nouveau recul géopolitique pour les Etats-Unis et l’OTAN qui perdraient un Etat-front qu’ils ont armé et entrainé, sans adhésion formelle à l’OTAN, avant-poste dans le monde russe pour grignoter la sphère d’influence de la Russie.

La nouvelle manœuvre géopolitique planétaire des Etats-Unis et la vassalisation de l’UE

Aujourd’hui, les Etats-Unis ne peuvent pas manœuvrer sur deux fronts contre la Russie et la Chine, sans alliés directement alignés sur leurs priorités. Il faut rappeler la posture géopolitique des Etats-Unis qui consiste à encercler l’Eurasie avec deux points d’appuis principaux, le front européen et le front indo-pacifique.   

Les Etats-Unis ont en réalité cherché à provoquer l’intervention russe en Ukraine, de manière à faire de l’Ukraine, un Etat-front contre la Russie pour provoquer une guerre d’usure[8], et transformer définitivement l’UE en supplétif de l’OTAN c’est à dire otaniser l’UE[9].  Rappelons que cette crise renforce le statut de protectorat des Etats membres européens de l’OTAN vis à vis des Etats-Unis. Seule la France peut prétendre à une  indépendance stratégique relative avec la possession d’une arme nucléaire.

L’Ukraine a été choisie comme le champ de bataille décisif de la guerre indirecte des Etats-Unis/OTAN avec un conflit par procuration contre la Russie  et l’Ukraine comme proxy. Cette manœuvre explique le refus délibéré de la part des Etats-Unis de toute négociation sur une nouvelle architecture de sécurité. La France et l’Allemagne garants européens du processus de  Minsk ont failli dans leur  mise en œuvre  de ces accords sur une fédéralisation de l’Ukraine. Le processus a été constamment bloqué par le régime de Kiev renforcé par la manœuvre des Etats-Unis pour torpiller ces accords. La France et l’Allemagne ont été incapable de s’y opposer et pire  l’ont même accompagnée en n’ayant jamais exercé de pression sur Kiev.   

Les Etats-Unis font le calcul suivant :  en fixant l’Europe de l’OTAN contre la Russie, ils délèguent ce front européen (Rimland européen)  à l’OTAN tout en maintenant leur rôle de chef de file,  et peuvent concentrer plus d’énergie sur le front  en Asie (Rimland indopacifique) contre la Chine. En renforçant la dépendance des Européens vis à vis de l’OTAN, les Etats-Unis cherchent à contraindre  les Européens à s’aligner sur leur objectif de contrer la Chine, au moyen d’une  OTAN globale. Sans doute espèrent-il aussi convaincre  la Chine de jouer un rôle de  médiateur dans ce conflit afin de faire pression sur la Russie et pour faire émerger un condominium américano-chinois. Cette option reste pour l’instant hypothétique avec le refus de la Chine de s’embarquer dans le front anti-russe. Si elle délivre pas d’armes à la Russie, elle n’applique aucune sanction, la Chine n’ a par contre aucun intérêt à une défaite de la Russie car elle se retrouverait encerclée entre deux fronts.   

L’unité précaire européenne  au  sein de l’Union européenne n’est que le signe de sa vassalisation vis à vis de des Etats-Unis et de l’OTAN, le stade ultime de l’américanisation de l’Europe. La nouvelle boussole stratégique de l’Union européenne[10] n’est qu’un sous-ensemble de la stratégie de Etats-Unis et de l’OTAN en Europe et en réalité un abandon de toute ambition d’autonomie stratégie européenne ou de défense européenne. La boussole stratégique n’est qu’un copié-collé des éléments de langage de l’OTAN. 

Cette manœuvre des Etats-Unis et leurs alliés proches européens a pour objectif de torpiller un rapprochement entre les poids lourds de l’Union européenne, l’Allemagne, la France, l’Italie et la Russie, et de donner un nouveau rôle à l’OTAN. En effet, selon la vision stratégique des Etats-Unis, la Russie doit rester l’ennemi désigné du système euro-atlantiste. Rappelons que la Russie ne peut pas devenir un allié de l’occident atlantiste contre la Chine, car si la Russie n’était plus  considérée comme l’adversaire, la stratégie du Rimland  européen serait inopérante et l’OTAN ne pourrait plus jouer son rôle d’instrument de contrôle des Européens à l’avantage des Etats-Unis. Dans cette configuration, les  Etats-Unis n’exerceraient  plus leur suprématie en Europe, et un axe Paris-Berlin Moscou, cœur d’une Europe de l’Atlantique au Pacifique, serait susceptible de mettre en danger  l’axe Washington-Londres- Varsovie-Bruxelles (OTAN/UE). Il n’est pas question non plus pour la Russie, pivot de la stratégie de la Grande Eurasie[11], et pilier du mode multipolaire, de se vassaliser vis à vis du système euro-atlantique (OTAN/UE) et d’ouvrir un front contre la Chine. 

   

L’incapacité des diplomaties françaises et allemandes à éviter le conflit

Lors des négociations  pour éviter la guerre, le président français Emmanuel Macron et  le chancelier allemand Olaf Scholz  se sont entretenus avec Vladimir Poutine de manière séparée.  Si les deux dirigeants, du moins officiellement, étaient réticents à l’élargissement de l’OTAN à l’Ukraine, ils n’ont pourtant pas proposé de geler  l’extension de  l’OTAN dans un accord bilatéral ou trilatéral.

Cela démontre que les deux chefs de Etat et de gouvernement n’agissent pas en dehors de limites des priorités atlantistes  Il y avait une opportunité pour affirmer autonomie stratégique européenne, c’est à dire prendre une position différente par rapport aux Etats-Unis (comme lors de  la guerre en Irak en 2003). Or tous savaient que l’Ukraine, était un casus belli pour la Russie. les Etats-Unis n ‘ont jamais envisagé de négocier sur cet aspect et ont poussé au confit afin de provoquer une guerre d’attrition contre la Russie, l’UE est otanisée et l’autonomie stratégique européenne est de facto diminuée.   

La posture de la Russie

La Russie a enclenché son opération militaire pour donner un coup d’arrêt définitif  à  la guerre dans le Donbass qui était menée depuis 2014 par le régime de Kiev. Le régime de Kiev avait dès le 24 mars  2021 décidé de reconquérir la Crimée en insistant sur l’intégrité territoriale de l’Ukraine[12], et a commencé à amasser des forces militaires vers le sud du pays[13]. L’évocation d’un conflit inévitable entre la Russie et l’OTAN a  même été évoqué par conseiller de Zelenski  en 2021. Il souligné qu’une opération  militaire contre les républiques du Donbass provoquerait la réaction de la Russie et l’implication de l’OTAN, étape nécessaire pour vaincre la Russie [14]. Le régime de Kiev avait donc vraisemblablement  planifié dès 2021 de lancer une opération militaire contre les républiques du Donbass. Ces préparatifs se sont accélérés dès le 16 février 2022 avec les bombardements sur la ligne de contact[15]. D’où la reconnaissance de l’indépendance des républiques du Donbass par la Russie, la demande d’aide militaire des ces mêmes républiques à la Russie, et le lancement de l’opération spéciale pour protéger les deux républiques. Cette opération apparait donc de plus en plus comme une action préventive[16] pour saper une éventuelle offensive de l’armée ukrainienne contre les républiques indépendantes du Donbass[17].

La Russie cherche aussi à neutraliser l’Ukraine, afin de  consolider le monde russe  pour endiguer l’OTAN, c’est à dire stopper l’expansion  d’un grand Occident à son détriment,  et  consolider son  projet de  grande Eurasie, pour équilibrer les Etats-Unis/OTAN/UE mais aussi la Chine.  

A l’échelle régionale, l’objectif  est de stopper le processus  où le territoire de l’Ukraine se transformait  irrémédiablement en une plate-forme accueillant des installations militaires  menaçantes pour la Russie. Il s’agit d’éviter que l’Ukraine obtienne l’arme nucléaire[18] avec la menace par Zelenski de l’abandon du mémorandum de Budapest[19], de stopper l’installation en cours de bases navales[20] aux standards OTAN à Berdyanks en Mer d ‘Azov par les Britanniques  et à Ochakiv par les Américains,  l’installation éventuelle des bases de missiles balistiques[21], l’ouverture de centres d’entrainements militaires de l’OTAN, la présence de laboratoires de recherche sur les armes biologiques[22]

Pour la Russie, il s’agit d’ éviter que l’Ukraine, soutenue par les Etats-Unis et l’OTAN depuis son indépendance, ne se transforme irrémédiablement en une anti-Russie, un nouvel Etat-nation en voie d’otanisation dont la matrice est l’hostilité profonde avec la Russie ( un exemple de cette hostilité  croissante est l’armée ukrainienne intégrant des bataillons se référant à Stepan Bandera, en résonance avec idéologie néo-nazie[23] ). Les Etats-Unis et l’OTAN ont armé l’Ukraine depuis 2014. Autrefois escamoté du débat public, cet objectif est aujourd’hui explicitement reconnu par le secrétaire général de l’OTAN Jens Stoltenberg[24].

Au delà de ces considérations  géostratégiques, la vision stratégique de la Russie est surplombée par son positionnement géopolitique dans le monde. Vladimir Poutine a dès 2007 à la conférence de Munich[25], annoncé que l’ordre américain unipolaire serait désormais contesté par la Russie, à la faveur d’un nouveau mode multipolaire.  

La Russie a initié dès 2016 son projet de « Grande Eurasie »[26]. Le cœur de cette doctrine consiste à approfondir l’Union économique eurasiatique dans le cadre d’un pivot vers l’Asie pour résister à la pression des États-Unis, de l’OTAN et de l’Union européenne  devenus leurs outils d’expansion. La Russie fait aussi un retour en Afrique et en Amérique du Sud. La Chine et la Russie contestent toutes deux l’ordre géopolitique occidental-atlantiste issu de la fin de la guerre froide.

Pour la Russie, il s’agit avant tout d’éviter que le projet unipolaire euro-atlantiste sous leadership des États-Unis ne s’impose au monde. Derrière  la crise en Ukraine c’est un  nouvel ordre mondial que les Etats-Unis et l’Union européenne cherchent à imposer du point de vue de la Russie[27]. La Russie cherche au contraire à promouvoir un monde multicentré afin que la Russie préserve son rôle de chef de file dans son étranger proche

Du point de vue des enjeux de valeurs, qui s’apparente aussi à un confit de civilisation, en occidentalisant l’ Ukraine, l’objectif de Etats-Unis et de ses alliés de l’OTAN et l’UE  était de procéder dans un deuxième temps à une occidentalisation de la Russie. Sous le terme d’occidentalisation, il serait plus approprié de parler d’américanisation. Vladimir Poutine a dénoncé à ce propos la culture d’annulation  poursuivie par l’Occident contre la Russie avec les sanctions et les boycotts de la culture russe[28].

La posture stratégique de la Russie se situe aussi dans le prolongement de la longue tradition européenne de l’équilibre des puissances  » et comme  « l’équilibre des forces dans le monde a été rompu »[29],  la Russie a considéré qu’il fallait le rétablir. Il ne s’agit pas de recréer une puissance équivalente à l’URSS ni de rétablir un monde bipolaire. La Russie n’en a ni les moyens, ni l’ambition, mais un meilleur équilibre géopolitique.

Quels sont les enjeux géopolitiques selon les temps longs ?

Les objectifs affichés de cette opération  miliaire russe en Ukraine pour signer  une accord annonçant la sortie de crise  avec le régime de Kiev sont connus depuis le début de l’opération. Les exigences sont la reconnaissance de l’appartenance de la Crimée  à la Russie et de  l’indépendance des républiques du Donbass (l’entièreté de leur territoire), la neutralisation  de l’Ukraine (par d’élargissement de l’OTAN)[30].Il a aussi été indiqué qu’ il n’y aurait pas d’occupation du territoire ukrainien dans la durée. La dénazification et la démilitarisation de l’Ukraine sont des objectifs plus flous difficilement interprétables. Cette intervention militaire est donc limitée  pour atteindre des objectifs ciblés et son déroulé opérationnel le confirme[31].    

Le scénario le plus probable est l’atteinte a minima de ces objectifs. A partir de là, on ne peut que spéculer sur les modalités de sortie de crise et les objectifs géostratégiques (liés à la sécurité militaire)  et géopolitiques (le nouvel ordre spatial)  non explicites de la Russie.  On peut imaginer que l’armée russe ne stoppera ses opérations que lorsqu’elle aura obtenu les assurances pour mettre en œuvre un plan de sortie de crise. Mais au fur et à  mesure de l’évolution des opérations, les exigences pourraient aller au delà, si le régime de Kiev persiste dans sa posture jusqu’au-boutiste, poussé par les Etats-Unis pour mener une guerre d’attrition contre la Russie.  

Du côté des Etats-membres de l’OTAN et de l’UE, la livraison d’armes, combinées aux sanctions économiques ont pour objectif affiché est de mettre la pression sur la Russie pour quelle stoppe son opération,  et à plus longue échéance espérer un  changement de régime en Russie[32]. Ces deux objectifs illusoires. Ces sanctions n’ont pour effet que d’aggraver le situation sans modifier les objectifs du Kremlin, et renforcent même la volonté russe.  

Choisissant la fuite en avant,  le statut de pays candidat à l’UE a été accordé à l’Ukraine au sommet européen du 23 juin. Pourtant, une adhésion potentielle de l’Ukraine à l’UE, du moins ce qu’il en restera, est un cadeau empoisonné. Le processus d’adhésion est mort-né et s’enlisera vraisemblablement comme dans le cas de la Turquie. Non seulement l’UE, telle quelle fonctionne aujourd’hui, ne pourra pas absorber l’Ukraine en raison du poids financier que cela représenterait, mais elle finirait de dissoudre sa posture en matière de relations extérieure. L’Ukraine chercherait  à profiter de son statut d’Etat membre pour torpiller toute relation avec la Russie et renforcerait le camp de la Pologne et des Etats baltes, alignés sur les Etats-Unis, au détriment de la France, l’Allemagne, l’Italie et la Hongrie. Ce nouvel élargissement se ferait à nouveau sans le soutien des peuples.  

Un élargissement éventuel de l’UE à l’Ukraine provoquerait aussi un  déplacement du centre de gravité de l’UE vers l’Allemagne et l’Est du continent, absorbant les financements au détriment de l’Europe latine et méditerranéenne,  et enfermant les relations extérieures de l’UE  dans une rivalité systémique avec la Russie, en alignement des intérêts  germano-américains  et donc au détriment des priorités de la France, qui devrait donc logiquement torpiller le processus.

Une Nouvelle Guerre Froide ?

En ce qui concerne les perspectives d’avenir, on parle désormais de plus en plus  de Nouvelle Guerre Froide qui pourrait caractériser la situation européenne pour les prochaines décennies.

C’est pourtant une représentation qui ne reflète pas encore la nouvelle configuration géopolitique et constitue un obstacle à penser les repositionnements stratégiques. Elle fait  surtout le jeu des promoteurs de l’euro-atlantisme exclusif qui cherchent à faire de la Russie un ennemi, au profit du maintien des Européens sous le protectorat de Etats-Unis.   

Un réarmement en termes géostratégiques (doctrines) et militaires (équipements) des Européens ne devrait être entrepris qu’avec une renégociation parallèle sur une nouvelle  architecture européenne de sécurité, sans quoi, les Européens risquent de se retrouver coincés pour plusieurs décennies dans une nouvelle course aux armements contre la Russie. Ce scénario se fer   ait à leur détriment  mais au bénéfice des Etats-Unis et de la Chine, dont la rivalité systémique pourrait aboutir à un condominium mondial. De plus la vraie menace reste au sud. L’Union européenne se mobilise pour financer des  livraisons d’armes en Ukraine mais a été incapable de faire de même contre la menace djihadiste au Sahel et au Proche-Orient, et ses ramifications sur le sol européen, aggravée par  l’immigration de masse.   

On parle d’une renaissance de l’OTAN, d’un réveil stratégique de  l’UE et de l’émergence d’une Nouvelle Guerre froide, Toutefois, ces représentations sont trompeuses.  L’OTAN et l’UE qui lui est complémentaire sont en réalité fragilisées car elle perdent leur rôle offensif  destiné à élargir l’espace euro-atlantique désormais en régression géopolitique.

Il faut d’abord souligner que l’OTAN comme l’Union européenne sont largement co-responsables de la situation actuelle.

En refusant de mettre des limites à leur extension continue, ces deux organisations et se sont retrouvées aux portes de la Russie, qui avait annoncé que l’intrusion dans son étranger proche était un casus belli[33].  Le concepteur de la politique d’endiguement de l’URSS pendant la guerre froide, Georges Kennan, avait averti en 1997 que « l’élargissement de l’OTAN serait l’erreur la plus fatale de la politique américaine de toute l’ère de l’après-guerre froide« [34].   

L’Union européenne est fragilisée car elle est en processus d’otanisation, les Etats membres resserrent les rangs mais sous le protectorat des Etats-Unis et comme sous-ensemble de l’OTAN.  Les relations extérieures de l’UE, notamment le partenariat oriental, antichambre non explicite de élargissements futurs en synergie avec l’OTAN,  a de facto volé en éclat.

Rappelons que pour préserver leur suprématie sur l’UE, de facto une zone d’influence sous protectorat, les Etats-Unis ont désigné la Russie comme l’ ennemi afin d’arrimer définitivement l’UE à l’OTAN, d’autant plus qu’il n’y pas de projet géopolitique indépendant de l’UE celle-ci refuse le concept de multipolarité[35]. Puisqu’elle refuse le modèle du monde multipolaire, l’UE était jusqu’à présent proche des priorités géopolitiques des États-Unis en envisageant la Russie comme un défi stratégique, et la Chine comme un défi systémique. L’UE n’a donc pas de stratégie géopolitique autonome vis à vis des  États-Unis.

S’engager de facto de la part de l’UE, en synergie avec l’OTAN, de manière indirecte dans ce conflit aux côtés de l’Ukraine, sans une stratégie claire et identification d’intérêts géopolitiques communs de manière indépendante entre Européens  signifie une vassalisation géopolitique des Etats membres de l’UE selon les priorités des Etats-Unis, à l’inverse d’une autonomie stratégique. En décidant de  livrer des armes à l’Ukraine, l’UE mène de facto une guerre par procuration contre la Russie  puisqu’elle choisi son camp contre la Russie. L’UE se transforme en une seconde ligne de front sous direction OTAN avec les Etats-Unis à la manœuvre derrière l’Ukraine contre la Russie.

Du point de vue géopolitique, l’UE se contente d’être un Rimland, un sous ensemble de la grande stratégie des Anglo-Saxons. pour encercler l’Eurasie, contre la Russie et la Chine.  Cette situation la détourne de la vraie menace djihadiste au Sud, et sur son propre sol, avec immigration de masse qui fragmente les nations. Selon ce scénario,  au delà de l’UE, c’est une mise sous tutelle des nations européennes dans un ensemble euro-atlantiste exclusif, dépendant des flux vers les Etats-Unis, et coupé des liens avec la Russie et éventuellement la Chine si une escalade se produit entre les Etats-Unis et la Chine se renforce en Asie et que les Etats-Unis font pression sur l’UE pour exercer des sanctions contre la Chine.

On l’a dit, une politique de défense autonome est plus éloignée que jamais et l’autonomie stratégique européenne est obsolète. L’UE, qui s’est positionnée comme empire des normes n’est pas viable dans cette configuration, car si elle poursuit sa dérive comme appendice de l’OTAN, c’est à dire une zone front de l’empire occidental sous direction des Etats-Unis contre la Russie, elle renforcera  inexorablement sa vassalisation.

Après la sortie de crise, la stabilisation nécessaire du continent européen ne passe pas forcément par l’UE et l’OTAN, qui reflètent un ordre spatial ancien qui nous a mené à la crise actuelle. Une réforme profonde serait indispensable, et la France et ses partenaires européens désireux de stabiliser la situation dans le durée devront y contribuer. La solution  la plus efficace résiderait dans un nouvel arrangement en dehors de ces institutions (OTAN/UE), avec des coalitions plus restreintes, et pourquoi pas la création  de nouvelles structures plus adaptées. la Russie n’est plus membre du Conseil de l’Europe, et il serait utile de créer une nouvelle organisation d’envergure continentale avec la Russie, mais sur d’autres paradigmes que l’occidentalisation de la Russie.  

Il serait irresponsable de s’engager dans  les scénarios suivants très négatifs

– La scénario d’ une montée  aux extrêmes  avec le risque d’un affrontement  conventionnel de plus en plus intense. Le pire scénario est celui de l’affrontement nucléaire. S’il reste improbable,  la période actuelle est sa doute la plus dangereuse depuis la crise  des missiles de cuba.    

– Le scénario d’une Nouvelle guerre froide  où le conflit en Ukraine  se  stabilise  de manière précaire et temporaire après une défaite du régime ukrainien, avec une perte de territoire substantielle. Toutefois  la  sortie de crise n’aboutirait qu’à l’apparition d’un nouveau conflit gelé  mais ne permettrait pas de faire émerger un nouveau système de sécurité stable dans la durée. Le conflit pourrait  éclater à nouveau  à plus long terme. Ce scénario n’est aujourd’hui le plus probable.

Selon ces deux scénarios, le drainage des finances publiques et privées  exclusivement  dans les complexes militaro -industriels, néglige les grands enjeux comme la nécessité d’un équilibre géopolitique européen et mondial et les enjeux de développement, l’environnement,, les inégalités sociales….

Seul un scénario alternatif, la négociation d’une nouvelle architecture européenne et eurasienne de sécurité permettrait de  promouvoir la coopération internationale pour éviter une course aux armes nucléaires et conventionnelles en Europe, qui redeviendrait pour longtemps le champ de bataille de la confrontation mondiale . Cette nouvelle configuration est la seule qui permettrait aux Etats de faire face aux défis économiques et énergétiques, le terrorisme international lié au djihadisme, les problèmes liées aux migrations mondiales, l’émergence de l’intelligence artificielle…

Hier comme demain, en dépit des échecs précédents, il n’y a pas d’alternative à  promouvoir une nouvelle architecture européenne de sécurité, car l’alternative, c’est la poursuite de l’instabilité, voire une montée aux extrêmes et la guerre. 

Garder à l’esprit le long terme : une nouvelle architecture européenne de sécurité

Nous sommes dans une nouvelle configuration géopolitique. Après la disparition de l’URSS et donc de la bipolarité mondiale,  la phase de la  mondialisation unipolaire  où la souveraineté des Etat-nations étaient supposée être transférées progressivement au profit d’entités supranationales avec la primauté du système juridique international est obsolète.

Avant ce paradigme juridique, au début du XXème et au XIX ème siècles, les guerres limitées en Europe  étaient menées  au nom du rétablissement de l’équilibre de puissance entre les  Etats. Chaque conflit se terminait pas un accord et un nouveau tracé des frontières, et un nouvel équilibre. La guerre de Crimée  (1853-1856)  a ainsi débouché sur la conférence de Paris en 1856. Aujourd’hui, afin de rétablir un système normatif plus adapté au monde multipolaire, le nouvel ordre spatial devrait d’abord faire l’objet d’un consensus entre grandes puissances.

Il n’y a plus d’ordre spatial, donc plus d’ordre juridique. Les Etats-Unis et leurs  alliés de l’OTAN n’ont plus le monopole de déclencher une opération militaire sans approbation préalable de l’ONU. La Russie a engagé en Ukraine une guerre préventive, et estime quelle a autant de légitimité que les Etats-Unis en Irak ou au Kosovo, sinon plus car elle agit sur l’étranger proche qui coïncide avec son territoire géo-historique.

La maitrise des territoires est centrale  dans la nouvelle configuration de lutte de répartition des espaces géopolitiques.  Pour stabiliser la situation, un nouvel ordre spatial est nécessaire, pour ouvrir la voie à un nouvel ordre juridique, qui sera basée sur des fondations géopolitiques plus solides.       

Ce conflit est donc une occasion pour rétablir un ordre spatial et juridique pour limiter les conflits. Dans le cas contraire, l’instabilité va  se poursuivre, et le conflit sera latent, voire gelé sans perspective de résolution.

Au delà de ces considérations, il est bien entendu que pour accepter ce  nouvel  ordre spatial, c’est l’acceptation du monde multipolaire  par les Etats-Unis et leurs alliés occidentaux qui est une condition préalable (l’Occident défini comme l’ensemble des Etats couverts par le  protectorat mondial des Etats-Unis, c’est à dire une notion issue de la guerre froide). La stabilité de l’Europe dépendra de la capacité à prendre en compte les intérêts de sécurité de tous les pays, Russie comprise, et d’instaurer un nouvel ordre européen sur le principe de l’indivisibilité de la sécurité européenne et non pas exclusivement celui des membres de l’OTAN   au détriment de la Russie issu de la disparition de l’URSS[36].    

La configuration n’est plus la même que lors de la guerre froide. Le monde est multipolaire. L’incertitude vis à vis des Etats-Unis va croître a propos de leur garantie de sécurité européenne et la Russie ne souhaite pas non plus tomber entièrement dans le giron chinois. L’espace eurasien est vaste et autorise des alliances de contrepoids, et si l’on raisonne sur des temps plus long,  un rapprochement et l’Ouest Européen et la Russie serait un scénario plus favorable aux intérêts de la France et des Européens.  La Russie n’a pas renoncé à la constitution d’une « Eurasie ouverte de Lisbonne à Vladivostok » selon l’expression de Medvedev[37], incluant l’Ukraine, une fois le conflit résolu. La  France, l’Allemagne, l’Italie, et aussi les Etats favorables à la stabilité européen, ne devraient pas rater cette occasion.       

Surmonter la Nouvelle Guerre froide   

Dans l’immédiat, une neutralisation de Ukraine (ni OTAN, ni UE), seule solution pour une sortie de crise, devrait être accepté le plus vite possible par le régime jusqu’au-boutiste de Kiev poussé en avant par les faucons atlantistes, non seulement pour réduire le nombre de victimes, mais aussi pour ne pas atteindre un point de non retour qui hypothèquerait gravement l’avenir de l’Europe.  En effet, on l’a dit, pour réussir une sortie de crise durable, il sera nécessaire d’envisager une nouvelle architecture géopolitique européenne incluant la Russie et l’Ukraine, pour stopper toute évolution vers un condominium américano chinois, et de ne pas pousser la Russie trop loin vers la Chine.   

Contrairement à l’escalade actuelle mortifère poursuivie par l’Union européenne inféodée aux intérêts de l’OTAN et des Etats-Unis, il serait préférable de s’écarter de  cette guerre  économique mondiale menée au nom de la culture de l’annulation ( « Cancel culture ») contre la Russie mais aussi au détriment de l’Europe toute entière, surtout qu’elle montre déjà ses limites.

Pour cette Amérique de la « cancel culture », le rêve est de former un condominium américano-chinois sur le monde pour préserver sa suprématie géopolitique tout en diminuant le poids de la Russie. En favorisant d’abord l’émergence d’une nouvelle configuration bipolaire, divisant le monde en deux zones d’influences, elle pourra ensuite un jour supprimer (« cancel ») aussi la Chine selon la même principe qui est appliqué à la Russie au moyen du  concept de  Nouvelle Guerre froide. Il est fort probable que cette Amérique de la « cancel culture » ne parviendra pas à son objectif car la Chine ne semble pas vouloir de laisser piéger par l’Amérique. En effet, la Chine serait la prochaine victime sur la liste des Etats à affaiblie de cette manière. Certains Etats membres de l’Union européenne, comme la Hongrie, résistent déjà à ce processus de rupture totale avec la Russie qui ne pourra qu’aggraver la crise, notamment sur les questions énergétiques. Si les pays membres de l’OTAN et l’UE n’y prennent gare, cette crise en Ukraine pourrait bien être le catalyseur de la démondialisation occidentale et faire basculer le monde définitivement vers l’Eurasie. Une Europe déjà trop dépendante de la garantie de sécurité des Etats-Unis, deviendrait aussi dépendante des exportations énergétiques américaine onéreuses, et se transformerait durablement périphérie de l’espace euro-atlantique

La sortie de crise pourrait être facilité par  la perspective d’une négociation sur une nouvelle architecture de sécurité avec la Russie. 

Le front transatlantique est plus fragile qu’il n’y parait et pourrait se fissurer, car les différents intérêts nationaux vont inévitablement ressurgir. Aucun Etat ne souhaite entrer en guerre frontale contre la Russie pour défendre l’Ukraine ou un des Etats appartenant à son étranger proche, car il n’ y aurait de toute manière pas de garantie américaine dans cette éventualité. Les  Etats-Unis poussent la Pologne et la Turquie, Etats-pivots contre la Russie tandis que la France et l’Allemagne définissent chacun une posture spécifique. 

La France et l’Allemagne, pourtant largement alignés sur les priorités des Etats-Unis au début de la crise, vont inévitablement s’écarter et  privilégier à un moment donné un cessez le feu plutôt que l’escalade. La franchise de Joe Biden, vis-à vis d’un changement de régime en Russie n’a pas été apprécié à Paris et Berlin, car elle n’aura pour effet que d’aggraver la situation.

L’Allemagne selon sa vision stratégique de puissance centrale se positionne comme pilier de l’OTAN pour endiguer la Russie, mais  comme puissance économique, elle refuse de se passer entièrement du gaz  russe, car elle n’a pas d’alternative.

La fissure croissante entre l’Allemagne et les pays d’Europe centrale et orientale, mais aussi entre l’Allemagne et la France risque donc de s’aggraver inexorablement avec la crise en Ukraine.  Après une phase d’unité, l’UE va se fragmenter à nouveau en fonction des priorités géopolitiques nationales dans une Europe passée d’une phase intégrationniste à une phase géopolitique. 

On observe aussi une fissure croissante[38] au sein de l’OTAN entre ceux qui cherchent à revenir au dialogue comme  la France l’Allemagne, l’Italie et la Hongrie et le  Royaume-Uni, la Pologne, les pays baltes qui privilégient l’escalade, poussés par les Etats-Unis. Toutefois, on peut s’attendre  à de nombreuses provocations, afin de salir encore plus l’image de la Russe, afin d’aligner les européens tentés par un positionnement  plus indépendant et resserrer les rangs. 

Durant la guerre froide ou l’URSS était désignée comme l’ennemi, le général de Gaulle  avait promu l’idée d’une Europe d’atlantique à l’Oural. Aujourd’hui, il n’y a donc aucune raison de ne pas reprendre cette vision géopolitique  et de l’adapter à la nouvelle configuration.

Paradoxalement, il serait peut être plus facile de négocier avec la Russie, une fois l’hypothèque de l’élargissement de l’OTAN, mais aussi de l’UE définitivement levée, et donc les limites de alliances clairement tracées selon le principe de l’indivisibilité de la sécurité européenne.  Il n’y a pas de menace russe aux frontières de l’UE, c’est un conflit circonscrit à l’Ukraine et la priorité de la Russie est son étranger proche. 

L’enjeu majeur de ce conflit est de négocier un nouvel ordre spatial, comme assise pour un nouvelle architecture de sécurité européenne. Cela signifie une délimitation claire des lignes rouges réciproques,  la neutralisation des Etats-tampons, négocier les limites géographiques des alliances, éviter l’installation d’infrastructures militaires offensives sur les territoires aux frontières. Cela signifie aussi l’identification d’intérêts géopolitiques communs comme la stabilisation de l’arc de crise au sud de la Méditerranée jusqu’en Afghanistan,  la lutte contre le djihadisme, la question énergétique, les inégalités sociales et un nouveau modèle de développement, les migrations, l’environnement, le défi de l’intelligence artificielle. La sortie de crise pourrait donc être facilitée par  l’envoi de signaux  de la part des Etats européens désireux de stabiliser la situation portant la promesse de s’engager dans une  perspective de long terme avec une négociation sur une nouvelle architecture de sécurité avec la Russie. Il est bien entendu que cette objectif est extrêmement difficile dans la configuration actuelle, mais c’est le processus qui compte le plus ici, afin de réduire petit à petit  les tensions et regagner la confiance réciproque, sans aboutir immédiatement à un nouvel arrangement. Dans une Europe géopolitique, à l’image du monde et de la longue histoire européenne, les traités ne sont de toute manière que précaires et temporaires, mais nécessaires.    

L’Europe européenne de l’Atlantique à l’Oural anticipée par le Général de Gaulle  ne pourra voir le jour que dans un monde multipolaire basé sur l’équilibre des puissances. C’est uniquement dans ce cadre que les nations enracinées pourront s’épanouir sur un territoire délimité en fonction de leur héritage historique et culturel, et non plus ouvertes à tous les vents de la globalisation sous le signe de la « cancel culture » américaine et ses avatars, l’unipolarité, l’euro-atlantisme exclusif, l’ultra-libéralisme.

De plus, du point de vue civilisationnel et culturel, la Russie et le reste de l’Europe ne sont pas séparables. Chaque lieu en Russie a un lien avec le reste de l’Europe du fait des héritages touchant à l’histoire, aux alliances politiques et aux conflits, aux migrations, aux échanges culturels, scientifiques et commerciaux…  

Un rapprochement avec la Russie dans la période post-conflit aurait pour avantage pour la France de construire enfin  un espace de stabilité continental (et non pas d’intégration) pour promouvoir un meilleur équilibre entre les Etats-Unis et la Chine. Il s’agit aussi d’éviter pour l’UE de rester une périphérie de l’espace euro-atlantique  tandis que la Russie serait de plus en plus en entrainée dans l’orbite de la Chine. Pour la France, c’est éviter une asphyxie dans une Europe germano-américaine, subordonnée à l’OTAN donc aux Etats-Unis, qui seront les principaux fournisseurs de matériel militaire à l’Allemagne, et torpillant ainsi  l’ indépendance stratégique des Européens. Cela devrait inciter la France a diversifier ses partenariats en matière de défense, avec l’Italie notamment. Pour endiguer le conflit en Ukraine et face au  Etats qui prônent l’escalade, une synergie avec l’Italie et l’Allemagne pour préparer l’Europe post-conflit passera inévitablement par une négociation avec la Russie.

Les conséquences d’une Nouvelle Guerre Froide seraient funestes pour les Etats-membre de l’UE avec la fracture européenne durable avec la Russie : la menace nucléaire mais elle semble improbable, le risque d’une rivalité géopolitique avec la Russie sur tout le pourtour géographique de l’UE, car la configuration n’est pas celle de la Guerre froide et la fluidité et précarité des situations, ne favorise pas la cristallisation des fronts mais la multiplication des conflits locaux. La prolifération d’armes qui vont circuler en Europe et tomber dans les mains de groupes islamistes (comme en ex-Yougoslavie), la montée des prix de l’énergie avec le  gaz de schiste américain, l’accroissement de la dépendance énergétique aux pays du golfe, zone instable, le risque d’une augmentation de la pression migratoire avec la crise alimentaire qui se profile  

Eviter une Nouvelle Guerre froide devrait rester la boussole européenne

  


[1] Selon Petro Porochenko, « nous avons réalisé la mise en œuvre de ce que nous voulions «Nous ne croyions pas Poutine, comme nous ne le croyons pas aujourd’hui. Notre tâche était, tout d’abord, d’écarter la menace ou au moins de reporter la guerre [avec la Russie]. De nous assurer huit années pour pouvoir rétablir la croissance économique et renforcer les forces armées. C’était la première tâche, et elle a été accomplie »
https://fra.mobileapiru.com/international/99230-ancien-president-porochenko-admet-accords-minsk-servi-ukraine-gagner-temps?fbclid=IwAR37EmyENYoaym3Ixd2rwGKOh0ao59U-IsaH1-rdAWGv06kIFwIPwoWa1mg#.Yq2EBdX36ms.facebook

[2] Le Rimland selon la théorie géopolitique de Nicolas John Spykman (1893-1943), professeur de relations internationales à l’Université de Yale aux Etats-Unis, est la bande côtière fortement peuplée  à l’Ouest, au Sud et  à l’Est  du continent  eurasien. Cette zone est décisive pour le contrôle du continent eurasien afin d’empêcher une puissance rivale des Etats-Unis de maitriser l’entièreté de cet espace. Selon lui, l’Etat qui maitrise le Rimland peut contrôler le Heartland (zone des terres centrales de l’Eurasie identifiée auparavant par Mackinder comme décisives )  et donc le monde

[3] Sous-secrétaire à la Défense chargé de la planification aux États-Unis, de 1989 à 1993  Il a affirmé  avait souligné dès 1991 que la mission de l’Amérique dans l’ère de l’après-guerre froide consisterait à s’assurer qu’aucune superpuissance rivale ne soit autorisée à émerger en Europe occidentale, en Asie ou sur le territoire de l’ancienne Union soviétique https://www.nytimes.com/1992/03/08/world/us-strategy-plan-calls-for-insuring-no-rivals-develop.html

[4] ZBREZINSKI  Zbigniew,  « Le grand échiquier, l’Amérique et le reste du monde », Bayard 1997, 275 p.

[5] Aaron Wess Mitchell a précisé que  « lors de trois guerres mondiales, deux chaudes et une froide, nous avons aidé à unifier l’Occident démocratique pour empêcher nos opposants brutaux de dominer l’Europe et le Rimland à l’Ouest de l’Eurasie »[v]. Ainsi, sans surprise, la Russie et la Chine ont été désignés comme les adversaires stratégiques des États-Unis alors que la Guerre froide est terminée depuis plus d’un quart de siècle, car ils « contestent la suprématie des USA et leur leadership au 21ème siècle ». On retrouve ici avec constance l’objectif des États-Unis de contrôler l’Eurasie afin d’empêcher un rival géopolitique d’y émerger à nouveau et relativiser leur propre puissance mondiale.

[6] Pierre-Emmanuel Thomann, La nouvelle alliance AUKUS dans l’Indo-Pacifique : quelles leçons pour la géopolitique de la France ? Revue Défense nationale,  RDN, 10 novembre 2021 – 13 pages, https://www.defnat.com/e-RDN/vue-tribune.php?ctribune=1439

[7] https://www.brookings.edu/blog/order-from-chaos/2022/02/24/could-ukraine-be-putins-afghanistan/

[8] https://multipolarista.com/2022/03/24/us-official-ukraine-nato-proxy-war-russia/?fbclid=IwAR3QkYZeSgyRulxN9A5q8E4qK3ty5aZCILD-eUpi6ype4BO2AHPpyFy4Ips

[9] Cette otanisation de l’UE a été promue avant la crise en Ukraine,  et  été anticipée depuis longtemps   https://www.gmfus.org/news/nato-core-tasks-contested-global-landscape

[10] https://www.consilium.europa.eu/fr/press/press-releases/2022/03/21/a-strategic-compass-for-a-stronger-eu-security-and-defence-in-the-next-decade/

[11] Marina Glaser (Kukartseva), Pierre-Emmanuel Thomann,, The concept of “Greater Eurasia”: The Russian “turn to the East” and its consequences for the European Union from the geopolitical angle of analysis,  Journal of Eurasian Studies, July 31, 2021.

https://journals.sagepub.com/doi/full/10.1177/18793665211034183

[12] https://ua.interfax.com.ua/news/general/732612.html

[13] УКАЗ ПРЕЗИДЕНТА УКРАЇНИ №117/2021 — Офіційне інтернет-представництво Президента України (president.gov.ua)

[14]  Entretien de 2019 avec Oleksiy Arestovych, conseiller du chef du bureau du président de l’Ukraine adoré des Occidentaux : « Notre prix pour rejoindre l’OTAN est une grande guerre avec la Russie ».    https://vk.com/video444549918_456239587, https://www.intellinews.com/former-ukrainian-presidential-advisor-perfectly-predicted-russian-invasion-in-2019-238183/

[15] A ce propos , lire l’analyse de jacques Baud sur  le site  du centre française de recherche sur le renseignement. https://cf2r.org/documentation/la-situation-militaire-en-ukraine/

Entretien : Jacques Baud : « Les Américains ont instrumentalisé l’Ukraine de façon perverse. » Sud Radio-22 mars 2022

[16] https://www.realcleardefense.com/articles/2022/02/09/is_war_in_ukraine_inevitable_815942.html

[17] https://www.lepoint.fr/monde/si-l-ukraine-attaque-le-donbass-l-invasion-aura-lieu-04-02-2022-2463409_24.php

[18] http://www.opex360.com/2021/04/16/lukraine-envisagerait-de-redevenir-une-puissance-nucleaire-en-cas-dun-refus-de-son-adhesion-a-lotan/

[19] https://kyivindependent.com/national/zelenskys-full-speech-at-munich-security-conference/

« Since 2014, Ukraine has tried three times to convene consultations with the guarantor states of the Budapest Memorandum. Three times without success. Today Ukraine will do it for the fourth time. I, as President, will do this for the first time. But both Ukraine and I are doing this for the last time. I am initiating consultations in the framework of the Budapest Memorandum. The Minister of Foreign Affairs was commissioned to convene them. If they do not happen again or their results do not guarantee security for our country, Ukraine will have every right to believe that the Budapest Memorandum is not working and all the package decisions of 1994 are in doubt. »

[20] https://www.theglobeandmail.com/world/article-ukraines-defence-minister-urges-military-support-from-canada-us-and/

[21] Après le retrait des Etats -Unis du traité ABM, un bouclier anti-missile lié aux Etats-Unis et intégré à l’OTAN s’étend progressivement en Europe sur des sites en Roumanie et Pologne . D’autres installations terrestres complémentaire aux navires du système Aegis peuvent être déployés  en Europe contre la Russie, et son extension éventuelle au territoire de l’Ukraine  est évidemment inacceptable du point de vue de la Russie.

[22] « But emails from Hunter’s abandoned laptop show he helped secure millions of dollars of funding for Metabiota, a Department of Defense contractor specializing in research on pandemic-causing diseases that could be used as bioweapons » .https://www.dailymail.co.uk/news/article-10652127/Hunter-Biden-helped-secure-millions-funding-military-biotech-research-program-Ukraine.html

[23] https://www.thenation.com/article/archive/americas-collusion-with-neo-nazis/

[24] Jens Stoltenberg a souligné que  « NATO Allies have trained tens of thousands of Ukrainian troops since 2014 » Conférence de presse à l’OTAN, 23 mars 2022, .https://www.nato.int/cps/en/natohq/opinions_193610.htm

[25] https://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMDictionnaire?iddictionnaire=1886

[26] Marina Glaser (Kukartseva), Pierre-Emmanuel Thomann,, The concept of “Greater Eurasia”: The Russian “turn to the East” and its consequences for the European Union from the geopolitical angle of analysis,  Journal of Eurasian Studies, July 31, 2021.

https://journals.sagepub.com/doi/full/10.1177/18793665211034183

[26] https://ua.interfax.com.ua/news/general/732612.html

[27] The current global developments are an attempt to create a new world order, Russian Foreign Minister Sergey Lavrov said in an address at Moscow State Institute of International Relations on Wednesday. « What is going on in the world is not only and not so much about Ukraine, rather it is about efforts to create a new world order, » he specified. « Many years ago, some ten years ago, our Western colleagues stopped using the term ‘international law’ that they had been promoting since the UN’s creation and [stopped] calling for implementing international law, but instead started to demand that everyone submit to a rules-based world order and respect this rules-based world order, and abide by those rules. No one is putting forward any rules though because there are no rules, » Lavrov pointed out, describing the situation. According to him, new rules are made for each particular case, « they are written by a narrow circle of Western countries who later pass it off as the absolute truth and demand that everyone follow these rules. ».

https://tass.com/politics/1426181?utm_source=google.com&utm_medium=organic&utm_campaign=google.com&utm_referrer=google.com :

[28] https://tass.com/society/1427551?utm_source=twitter.com&utm_medium=social&utm_campaign=smm_social_share

[29] https://blogs.mediapart.fr/touriste/blog/270222/document-discours-integral-de-poutine-le-24-fevrier

[30] https://eng.mil.ru/en/special_operation/news/more.htm?id=12414735@egNews

[31] https://lecourrierdesstrateges.fr/2022/03/23/il-est-temps-de-comprendre-la-redoutable-strategie-hypersonique-de-vladimir-poutine/

[32] https://www.lefigaro.fr/international/guerre-en-ukraine-poutine-ne-peut-pas-rester-au-pouvoir-lance-biden-depuis-varsovie-20220326

[33] « La Russie considère que la politique d’élargissement de l’Alliance atlantique soutenue par les Etats-Unis et ses alliés a pour objectif son encerclement. Que l’on interprète cette perception comme exagérée ou pertinente ne change rien au fait que l’on doive en tenir compte. La Russie a démontré lors de conflit avec la Géorgie qu’une intrusion dans sa sphère d’intérêts est désormais un casus belli. »   » LE CONFLIT ENTRE LA RUSSIE ET LA GÉORGIE OU LA PREMIÈRE GUERRE DU MONDE MULTIPOLAIRE, Les conséquences géopolitiques pour l’Union Européenne. Pierre-Emmanuel Thomann. Date de publication:  3/9/2008.

http://www.ieri.be/fr/node/329

[34] https://www.nytimes.com/1997/02/05/opinion/a-fateful-error.html

[35] Dans la résolution du Parlement européen du 12 mars 2019 sur l’état des relations politiques entre l’Union européenne et la Russie, il est précisé que  « Considérant que la vision russe polycentrique du concert des puissances contredit la croyance de l’Union en un multilatéralisme et en un ordre international fondé sur des règles; que l’adhésion et le soutien de la Russie à un ordre multilatéral fondé sur des règles créeraient les conditions d’un renforcement des relations avec l’Union »  https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/TA-8-2019-0157_EN.html

[36] https://www.corriere.it/economia/aziende/22_aprile_08/we-are-at-war-with-the-west-the-european-security-order-is-illegitimate-c6b9fa5a-b6b7-11ec-b39d-8a197cc9b19a.shtml?fbclid=IwAR1oOHyHp-gS4LGBGDpwY79brVA8yPvgyojjr12C64cWQ7NSAzgjeONx1qM

[37] https://www.lalibre.be/international/europe/2022/04/05/la-russie-veut-construire-une-eurasie-de-lisbonne-a-vladivostok-les-declarations-inquietantes-de-dmitri-medvedev-NWEX6ASNVJAFZMCRJNDF5PJPFE/

[38] https://www.bloombergquint.com/politics/nato-allies-are-split-on-whether-they-should-talk-to-putin

[39] Les conséquences d’une Nouvelle Guerre Froide seraient funestes pour les Etats-membre de l’UE avec la fracture européenne durable avec la Russie : la menace nucléaire mais elle semble improbable, le risque d’une rivalité géopolitique avec la Russie sur tout le pourtour géographique de l’UE, car la configuration n’est pas celle de la Guerre froide et la fluidité et précarité des situations, ne favorise pas la cristallisation des fronts mais la multiplication des conflits locaux. La prolifération d’armes qui vont circuler en Europe et tomber dans les mains de groupes islamistes (comme en ex-Yougoslavie), la montée des prix de l’énergie avec le  gaz de schiste américain, l’accroissement de la dépendance énergétique aux pays du golfe, zone instable, le risque d’une augmentation de la pression migratoire avec la crise alimentaire qui se profile