Une défense de l’Europe encadrée par des alliances aux règles contraignantes répond-elle à l’impermanence de l’environnement international ?
PÔLE D’ETUDES DE BELGIQUE CYCLE 2024 – 2025 14 MAI 2025 , ASSOCIATION REGIONALE DES AUDITEURS DE L’INSTITUT DES HAUTES ETUDES DE DEFENSE NATIONALE
Ont participé à l’élaboration du rapport pour le pôle d’étude de Belgique : Pierre ORTIZ, Rapporteur GBR (2 S) Éric DELL’ ARIA Pierre Emmanuel THOMANN Geoffroy de ROSMORDUC Jacques CHÉTRET
SOMMAIRE
I : 5-6 Introduction
II : 6-7 Quelles devraient être les tendances lourdes sur les 5 prochaines années ?
III : 8-10 Une vocation messianique et dominatrice des Etats-Unis
IV : 10-11 Europe, quelques considérations autour de l’Europe de la défense, de la défense de l’Europe et de la PSDC V : 11-12 L’OTAN est-elle une alliance contraignante ?
VI : 12-14 risques et menaces : qui menace qui et quelles menaces armées ?
VII : 14-15 Le cas russe : quelle menace actuellement et à terme ?
VIII : 15-16 La France nation d’équilibre ?
IX : 16-19 Conclusion/propositions. Europe de la défense : ligne Maginot, désert des Tartares ou véritable rempart ?
4 Une défense de l’Europe encadrée par des alliances aux règles contraignantes répond elle à l’impermanence de l’environnement international ?
I. Introduction
Anticiper l’avenir est un exercice aussi difficile qu’hasardeux, comme le disait Churchill à propos de l’étude de l’histoire : « c’est un exercice aussi vain qu’indispensable », cet exercice exige la plus grande modestie en même temps que le doute le plus tatillon ». Il n’en reste pas moins que cet exercice est légitime puisqu’il reflète la vieille aspiration à connaitre, à discerner et à anticiper, méthodologie chère à l’IHEDN. La première question qui s’impose revient donc à se demander s’il est des certitudes qui valent pour le présent et pourraient valoir pour un avenir courant sur 5 à 10 ans, un plus long terme relevant de la divination et/ou des supputations.
Quelles sont ainsi les tendances lourdes enfantées par le passé et a priori appelées à se perpétuer ? La planète actuellement comme au cours de l’histoire est le théâtre d’affrontements dont certains ne semblent pas près de voir de conclusion. En 2025 cet environnement va bien au-delà des terres émergées de ladite planète, et ne peut être considéré sans y inclure les fonds marins ni l’espace au sens le plus large. L’un des aspects essentiels de notre univers connu – et sans doute cette réalité ne fera-t-elle que s’amplifier dans les années futures – est l’impermanence, manifestée par l’accélération des changements et des surprises stratégiques : qu’il s’agisse par exemple de l’accélération des effets du changement climatique et de la dégradation de l’environnement, du déclin précipité de la biodiversité ou du renforcement du réchauffement de la planète.
C’est aussi l’explosion démographique de l’Afrique subsaharienne, du Maghreb et du Moyen orient. Ce phénomène particulièrement fort en Afrique et ralenti dans certains pays d’Asie depuis quelques années, apparaît découplé de l’existence des ressources naturelles (notamment énergétiques) qui pourraient contribuer à la croissance de plusieurs régions de ce continent ; elles sont hélas maintenues dans un état de sous-développement poussant ses populations à un exode continu vers le nord. En Europe occidentale, ces flux de cultures différentes sur bien des aspects peuvent à la longue produire une réaction de rejet toujours plus marquées par les populations établies là depuis longtemps, inquiètes pour la préservation de leur identité.
Le réchauffement climatique ouvrira lui aussi la porte à de nouveaux mouvements de population ainsi qu’à une exploitation intensive des sols, comme en Arctique où le permafrost fond à une vitesse croissante. Et l’on peut douter que les instances internationales comme l’ONU soient à même de contrôler un tel phénomène largement piloté par de grandes multinationales et des Etats-empires concurrents, pour lesquels la sauvegarde de la planète ne passe qu’au second plan. Enfin, les technologies ne cesseront de se développer sous l’empire du rôle grandissant de l’IA, dont rien ne dit qu’elle ne finisse pas par échapper à son créateur humain ; sur ces évolutions, toute prévision/anticipation même à très court terme peut s’avérer parfaitement illusoire. 5
Aussi, le groupe traitera-t-il de la relation entre les trois notions énoncées dans le titre de l’étude (défense de l’Europe, question des alliances contraignantes, impermanence de l’environnement international), en commençant par évoquer ce qu’il considère comme des tendances lourdes pour les relations internationales cours des 5 prochaines années, notamment modelées par l’attitude des Etats Unis (messianisme, esprit de domination).
Il conviendra dans ce contexte d’illustrer ensuite les difficultés de l’Europe à se définir, particulièrement au regard de sa défense (Europe de la défense/Défense de l’Europe/Politique de sécurité et de défense commune), tout en s’interrogeant sur le caractère contraignant ou non pour elle d’une alliance telle que l’OTAN.
Enfin l’analyse conduira à s’intéresser aux risques et menaces pour les Européens, avec un focus obligé sur le cas russe. Dans ces conditions sera posée la question de la capacité de la France à se découvrir ou à se redécouvrir comme puissance d’équilibre, avant que ne soit avancées quelques propositions pour répondre à la question titre.
II. Quelles devraient être les tendances lourdes qui marqueront les 5 à 10 prochaines années ?
Cette ruée compétitive désinhibée débouchera probablement sur des alliances qui écloront aussi vite qu’elles péricliteront. La course aux ressources dont les terres rares et à la domination de l’environnement ont déjà fait et feront longtemps encore des USA et de la Chine des compétiteurs de pointe en matière de technologies innovantes et d’armements. Accompagnés dans leur démarche par quelques pays essentiellement occidentaux et asiatiques, ceux-ci chercheront toutefois à faire payer chèrement leur soutien, voyant ainsi leur influence croitre au-delà de leur puissance nominale. Ce sera le temps des grandes manœuvres dans les espaces terrestre, maritime, aérien mais aussi spatial, cyber et numérique ainsi que pour la maîtrise de l’intelligence artificielle.
Le conflit russo-ukrainien a par ailleurs confirmé que la nouvelle configuration géopolitique mondiale était caractérisée par une lutte de répartition des espaces géopolitiques entre puissances, aspirant tout conflit ancien ou contemporain ; il en est ainsi de la course à la maritimisation et à l’occupation de l’espace. La recherche de la primauté universelle ne fera qu’en accélérer le tempo. Dès à présent, les frontières se déplacent à nouveau avec un processus de dégel des territoires. Nous assistons au retour des guerres de conquêtes territoriales, avec un ajustement des zones d’influences entre puissances par l’intermédiaire de « proxy » : deux puissances s’affrontent indirectement en soutenant des Etats ou des groupes militaires qui combattent sur le terrain.
Au-delà des conflits autour des territoires et des populations, l’enjeu central est l’architecture du système international : La Russie et la Chine, renforcés des BRICS et de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) font la promotion d’un monde multipolaire, en rivalité avec les Etats-Unis et leurs alliés (OTAN-UE) qui cherchent pour leur part à bloquer l’émergence de cette nouvelle configuration, et a minima à en ralentir la mutation vers un nouvel ordre international redéfinissant les équilibres. 6 .
Le conflit israélo arabe et/ou israélo palestinien qui dure quasiment depuis 1907 avec sa cohorte d’événements tragiques, verra pour sa part très probablement les alliances les moins attendues se nouer puis se défaire. . Selon toute vraisemblance, la confrontation russo-ukrainienne du moment n’est pour sa part sans doute pas près d’aboutir à une vraie paix, car c’est au fond la traditionnelle opposition entre l’Est et l’Ouest qui a muté en conflit entre « l’Occident » contre le reste du monde ; un occident qui pendant des siècles, a imposé sa vision et sa loi par la force de ses armes, de ses certitudes et de sa puissance économique.
. En mer de Chine orientale et méridionale les tensions accrues apparaissent comme le principal signe de la crise sino-américaine. La relation complexe, faite aussi d’interdépendances entre Pékin et Washington, rend les choses d’autant plus délicates et pourrait conduire de part et d’autre à des malentendus dramatiques ; or, ce théâtre est porteurs d’intérêts français et au-delà européens.
En conséquence de ce qui vient d’être énoncé, la diminution de l’influence occidentale se confirmera très probablement tandis que l’opposition Nord-Sud s’affirmera sur divers plans : politique, diplomatique, économique, socio-culturel, militaire et technologique, étant entendu que dans ce dernier domaine, l’Occident ne fera plus seul la course en tête. . L’Inde continuera de se hisser au rang de grande/très grande puissance même si son rôle mondial, son évolution sociale, sociétale, technologique et plus généralement sa puissance restent difficilement prédictibles. Les possibilités de décollage de certains pays d’Amérique latine tels que le Brésil ou l’Argentine, et d’Afrique tels que le Sénégal, le Nigéria, le Gabon ou l’Afrique du Sud ne sont pas nulles, ne serait-ce qu’au regard des ressources naturelles dans le sous-sol de certains d’entre eux ; mais il est aussi clair que la démographie galopante ne contribuera pas à une croissance économique telle que vécue au Nord. Dans le même temps, les conséquences de flux migratoires passés et à venir en provenance d’Afrique, du Proche-Moyen Orient ou d’Afghanistan ne seront sans doute pas anodines pour la sécurité du continent européen.
On assistera sans doute à un élargissement du « club nucléaire », que les actuels membres du CS le veuillent ou non, puisque qu’il semble difficile d’empêcher une nation qui en a la volonté d’acquérir sinon l’arme, au moins les capacités civiles et souvent duales qui permettent de la construire (Iran, Algérie ?). Enfin se pose la question en Europe-même, avec la réflexion autour de l’extension de la couverture française à d’autres Etats de l’Union européenne.
La période consacrera sans doute aussi une perte d’influence continue du christianisme au profit de l’islam, notamment en Europe de l’Ouest ; toutefois l’actuel retour de beaucoup de jeunes à la Foi chrétienne ne permet pas de tirer des conclusions définitives sur son affaiblissement inéluctable. Dans ce contexte, on ne peut exclure que des tensions se développent au sein de sociétés occidentales archipellisées et fracturées, selon des lignes tout à la fois religieuses, ethniques et sociales. Comment donc évoluera le continent européen et la civilisation qu’il représente ? La même question se pose plus spécifiquement pour une UE n’englobant pas toute l’Europe, fracturée 7 et exposée au risque de vassalisation, alors qu’une concurrence économique effrénée entre Etats pourrait accroître les inégalités internes et externes ?
Enfin, une grande incertitude persiste quant aux futurs élargissements de l’UE, menaçant potentiellement les équilibres géopolitiques internes à l’UE : Ukraine et Turquie auxquelles des promesses irréalistes ont été faites ou Balkans occidentaux présentant de forts risques d’importation de la criminalité organisée. Le risque est également grand d’importation de conflits avec des Etats-candidats étant en situation de contentieux territorial voir de guerre. Les élargissements successifs de l’Union européenne ont par ailleurs contribué à une désaffection croissante des citoyens, notamment en France, vis-à-vis du projet européen, car ils s’identifient de moins en moins à cet ensemble de plus en plus large composé d’Etats et de peuples aux finalités géopolitiques de plus en plus divergentes. L’UE est aussi perçue par les citoyens comme une entité hors-sol et lointaine de plus en plus technocratique et dont les dirigeants semblent trop éloignés de leurs préoccupations, reflétant le déficit démocratique, voire la dérive vers une Europe des juges.
La nouvelle vocation géopolitique de l’UE restera donc affectée par un déficit sur le plan de l’ affectio societatis. L’UE n’est pas une nation et donc le sentiment de solidarité interne, notamment si l’UE s’engage sur la voie d’une alliance militaire, restera fragile. Un projet européen réformé et plus proche de l’Europe des nations sera-t-il en mesure d’y répondre ?
L’Europe (et de fait pas seulement elle), faute de combattre le phénomène résolument, verra croître l’influence croissante de la criminalité organisée, pressentie par certains experts lucides après « la chute du Mur ». Depuis, la production, vente et consommation des produits stupéfiants n’ont cessé de s’étendre, les fabuleux bénéfices permettant aux mafias diverses d’étendre leur emprise sur les sociétés, remplaçant en certains eux l’autorité de l’Etat et contribuant à alimenter les caisses d’organisations terroristes. Au nombre des tendances lourdes, il faut aussi évoquer le fait que nous vivons dans un monde dont les économies reposent sur la dette et sont en déficit croissant et le vieillissement de la population européenne.
Les scénarios sont donc très divers, pouvant par exemple relever d’une crise régionale n’impliquant pas directement les puissances majeures du P51 ; la rivalité entre Israël et l’Iran pourrait ainsi déboucher sur un conflit de haute intensité.
III.Une vocation messianique et dominatrice des Etats-Unis
Le traumatisme de la deuxième Guerre mondiale et son issue cataclysmique ont confirmé aux Etats-Unis leur vocation messianique : affirmée dès 1787 avec James Madison, elle s’est élargie et affirmée avec la « Doctrine Monroe » (1823) et la « Destinée manifeste » (1845) 1 Lles cinq puissances nucléaires reconnues par le TNP qui sont aussi les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU. 8 pour l’ensemble du continent américain.
Cette nation conquérante et se considérant comme salvatrice, nourrie par la Bible dès l’origine sous l’influence des « Pères pélerins », conçoit dès lors très mal un monde qui ne partagerait pas ses valeurs et son mode de vie ou qui contesterait sa toute-puissance, dans un premier temps sur son continent même. On pourrait résumer ainsi la situation de manière abrupte : « Les Etats Unis ne peuvent concevoir un monde qu’ils ne dominent pas ». Cette nation se voit aujourd’hui toujours comme le héraut armé de l’Occident et de ses valeurs de référence, après un siècle passé à marquer la vie internationale de son empreinte. Cette domination s’est construite aussi bien grâce à une force militaire écrasante et omniprésente que par une entreprise de séduction universelle contenue dans la formule de « soft power » ; ce dernier a su se diffuser, ralliant d’abord les dirigeants et la bourgeoisie des pays européens avant de faire rêver leurs peuples de manière plus prosaïque avec Hollywood et la culture Rock. Ainsi à l’exception notable de Cuba et du Venezuela, le monde occidental et une grande part du reste de l’Amérique latine nolens volens, ont rallié en fin de compte l’orbite américaine d’assez bon gré, voire de manière enthousiaste pour certains.
Pour les Etats-Unis, la chute de l’URSS en 1990 ne pouvait ainsi que signifier l’accomplissement d’une prophétie qui en faisait une sorte de peuple élu, investi de la mission quasi-sacrée d’apporter la pax americana et la démocratie au monde entier dans un monde alors devenu unipolaire ; le « philosophe » Francis Fukuyama appela cela « la fin de l’histoire », de nombreuses « têtes pensantes » du monde occidental se ralliant bruyamment à ce concept. Cette conviction intime de leur destinée fait partie de l’ADN des Etats Unis. Et si Donald Trump l’exprime sans nuance voire avec brutalité, c’est qu’il est soutenu par une majorité d’Américains que ce discours de conquête soulève d’enthousiasme, un discours que les islamistes tiennent à leur manière avec la même ferveur. Dans les années 80, face à l’expansion soviétique et aux progrès technologiques japonais qui surpassaient désormais les USA dans des secteurs où ceux-ci dominaient dans les années 50 (automobile, électronique, aéronautique), beaucoup voyaient la fin de la domination américaine. Mais avec l’élection de Ronald Reagan s’affichant comme le « tombeur » de l’URSS, une puissance américaine dominante voire écrasante ressuscita jusqu’au début des années 2000, dissipant toute illusion sur l’effondrement du dollar. Il importe de garder à l’esprit que même à l’époque du Président Carter réputé pacifiste, le discours nationaliste était résumé par la formule : « We are second to none ». Depuis ces années-là, la langue anglo américaine » s’est imposée de manière prépondérante en tous domaines, allant jusqu’à mettre en danger l’usage des langues nationales.
Le « reste du monde » aurait toutefois pu se réjouir de ce règne bienveillant, quoique rimant souvent avec pillage économique. Si chez certains peuples et dans certaines cultures, une telle domination étrangère provoqua une réaction de répulsion spontanée, en Europe l’idée d’un rêve américain allait séduire au contraire les plus jeunes générations. Pour la période qui nous intéresse, les Etats Unis continueront certainement à jouer un rôle prépondérant dans le monde et donc sur le continent européen, au moins jusqu’à la fin du mandat de D. Trump et sans doute au-delà avec son successeur, quel qu’il soit ; ce premier rôle sera toutefois de plus en plus contesté, parfois violemment. L’élection de Donald Trump pour un nouveau mandat de 4 ans contribue très largement à la domination impériale des Etats 9 Unis, qui restent pour l’heure encore la première puissance mondiale, mais son caractère fantasque contribue grandement à « l’impermanence » des relations internationales.
Cela dit plusieurs questions restent désormais ouvertes : les USA resteront-ils dans l’OTAN, selon quelles modalités et pour combien de temps ? Quelle sera leur attitude vis-à-vis de l’actuel et/ou futur gouvernement de Kiev ? Comment leur relation avec la Russie évoluera-t elle ? En cas de besoin, soutiendraient-ils militairement l’Europe/l’UE et de quelle manière ? Maintiendront-ils leurs visées sur le Groenland et sous quelle forme ? S’il est en revanche des certitudes quant à l’attitude de l’Amérique, c’est en premier lieu son désir irréfragable de première puissance planétaire y compris au plan spatial, l’hégémonie digitale comme en matière d’intelligence artificielle, le soutien à peu près indéfectible au Royaume Uni au nom de « la relation spéciale ».
Comment la France, l’Europe et l’UE peuvent-ils dès lors dans un tel contexte d’imprévisibilité, « inventer » une politique de défense pérenne et efficiente ?
IV. Europe, quelques considérations autour de l’Europe de la défense, de la défense de l’Europe et de la PSDC
Répondre à la question de savoir ce qu’est l’Europe n’est pas le propos de cette étude et le format imparti n’y suffirait pas. Mais il est clair qu’une Europe ne sachant pas se définir ni en termes de limites, ni en termes de valeurs et de finalités géopolitiques (Europe des nations, confédération, fédération, Europe intégrée ?) apparaît mal préparée à se défendre contre les défis présents et futurs, géopolitiques, militaires, stratégiques, démographiques, économiques, technologiques et civilisationnels, a fortiori si la dialectique employée reste peu compréhensible par le citoyen de base.
De fait le dossier de la défense des Européens est maintenant sur la table depuis quelques décennies, voire depuis des siècles lorsqu’elle se confondait avec celle d’un Occident indissociablement lié à la notion de Chrétienté. Une Europe géopolitique – qualificatif promu par la présidente de la Commission européenne depuis son premier mandant, devrait pour être effective, se présenter comme une alliance d’États européens cherchant à se doter d’une autonomie de réflexion, de décision et d’action au niveau international pour déboucher sur une stratégie géopolitique partagée ; cette dernière viserait à assurer leur sécurité, à défendre leurs intérêts stratégiques et vitaux et à promouvoir les conditions d’épanouissement de leur civilisation commune. Ainsi, elle ne tend donc pas vers une fusion des États membres et reste un instrument collectif de souveraineté politique. ( Il est indispensable de poser en amont plusieurs questions fondamentales sur ce qu’est l‘Europe – non homothétique avec l’Union européenne – avant même de parler de sa défense.
Certes, le traité de Lisbonne se présente comme une tentative institutionnelle, juridique et administrative de cerner, définir et cadrer l’idée d’Europe : mais apporte-t-il des réponses claires à quelques questions simples quoique fondamentales : Qu’est-ce que l’Europe ? Court elle « de l’Atlantique à l’Oural » comme l’écrivait le Général de Gaulle ? Réunit-elle des caractéristiques communes ethniques, religieuses, culturelles et lesquelles ? 10 Que signifient donc aujourd’hui les « valeurs européennes » rejetées par une partie croissante des populations vivant sur le sol du vieux continent ? Existe-t-il un socle civilisationnel en Europe aussi solide que l’est l’Islam dans les pays où il a cours, que l’est le confucianisme résurgant en Chine ou la référence permanente à Dieu aux Etats-Unis (devise nationale officielle depuis 1956 : « In God we trust ») ? Lors des discussions sur le traité de Lisbonne, de nombreux débats ont eu lieu dont l’un sur les racines chrétiennes de l’Europe, révéla des lignes de fracture entre dirigeants européens et au sein-même des nations. Elle fut finalement retirée du préambule2, illustrant le fait que l’UE à 27 Etats souverains (bientôt 30 voire davantage comme l’évoque la Présidente de la Commission) est affectée de différences culturelles et cultuelles, ainsi qu’en matière de gouvernances, de visions et de perceptions des menaces.
Les valeurs de l’Union brandies par les autorités restent toutefois, au-delà des mots, difficiles à cerner. Parlant de démocratie et des droits humains l’UE n’hésite pas à nouer des relations privilégiées avec des autocraties fortement inspirées par les principes de l’islam telles que le Qatar, l’Arabie saoudite et plus récemment avec des Etats tels que l’Azerbaïdjan ou le Rwanda, aux modes de gouvernance très éloignés de ceux qu’elle promeut, mais investisseurs et fournisseurs d’énergie.
D’autres questions, qui n’ont rien d’anodines en cette année 2025, font également sens : que veut-on défendre ? Au nom de quelles valeurs les citoyens de l’Europe/de l’UE tireraient-ils l’épée en acceptant le cas échéant de mourir pour elles, contrairement aux pays musulmans qui dans leurs constitutions se réfèrent à l’islam honorant le martyre3 ? Comme l’écrit Charles Péguy4, on défend sa patrie, la terre de ses pères et l’on meurt pour elle depuis des siècles, elle qui « s’est faite à coups d’épée » (Charles de Gaulle). Ce que l’on entend par défense européenne (option de défense intégrée) – ou défense de l’Europe (davantage l’idée d’Européens qui choisissent de s’allier), doit, si l’on veut la conforter, convaincre les citoyens européens qu’elle les protège vraiment plutôt qu’elle ne les expose pour répondre à leur souci premier qu’est leur sécurité. De fait, l’UE-puissance de paix, puise une grande partie de ses racines dans la catastrophe de la Seconde guerre mondiale qui emporta alors l’humanité ; c’est pour cela que par-delà les discours enflammés des dirigeants, les « Européens » refusent, jusqu’ici, d’envisager à nouveau une guerre longue et dévastatrice, ne voulant pas imaginer qu’un outil de paix que beaucoup connaissent depuis leur berceau, puisse devenir une machine de guerre dévastatrice. 2
Sur demande expresse du Président français Jacques Chirac 3 « Celui qui est tué en défendant ses biens est un martyr. Celui qui est tué en défendant sa religion est un martyr. Celui qui est tué en défendant sa vie est un martyr. Celui qui est tué en défendant sa famille est un martyr. », Rapporté par Tirmidhi, Sounan n°1421 4« Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle, mais pourvu que ce fût dans une juste guerre, heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre, heureux ceux qui sont morts d’une mort solennelle »,Charles Péguy, « Eve », 1914
11 L’OTAN EST ELLE UNE ALLIANCE CONTRAIGNANTE ? Dans ce « momentum » et face aux risques et menaces induites, l’appartenance à une alliance induit-elle plus de risques qu’elle ne génère de protection ? Les Etats, et particulièrement la France, doivent-ils se replier sur une stratégie strictement nationale pour répondre à leurs seuls besoins supposés répondre à des intérêts vitaux, logiquement jamais clairement définis par un « Etat doté » ? En conséquence, faudrait-il quitter à nouveau la structure militaire intégrée, voire totalement l’OTAN comme le préconisent certains ? Une alliance est un club, dont la détention de la carte de membre suppose le respect de son règlement intérieur et une cotisation. Les garanties de bon fonctionnement d’un organisme sont ses règles, son statut, ses privilèges mais aussi ses obligations contractuelles, éventuellement assorties de dérogations négociées. Ce fut par exemple le cas dans l’UE avec l’opting out danois sur la défense pendant de nombreuses années, « résilié » récemment ; tout comme à l’OTAN avec la non appartenance française au DPC (Defence planning Committee) et au NPG (Nuclear Planning Group) ; depuis son retour dans la structure militaire en 2009, la France siège à nouveau au DPC mais demeure hors du NPG. La cotisation, depuis le sommet du pays de Galles en 2014, c’est l’engagement des Etats membres de l’Alliance à dépenser au minimum 2% de leur PIB pour la défense ; toujours considérés comme un plafond par beaucoup de ceux qui s’en sont remis pendant des décennies à l’OTAN et de facto aux USA pour leur défense, ces 2% ont été affirmés seulement comme un seuil par l’ancien secrétaire général Stoltenberg fin 2024, et depuis par Donald Trump…
Mais une alliance apporte également des garanties : quand bien même l’article 55 reste assez elliptique dans son interprétation, il s’est révélé jusqu’ici suffisamment dissuasif pour prévenir toute agression contre le plus modeste de ses membres. En témoigne le fait que la Russie n’a jusqu’à présent pas agressé d’Etat-membre de l’OTAN, mais l’Ukraine qui n’appartenait à aucune alliance. Enfin, à l’OTAN comme à l’UE, chaque Etat vaut une voix ; et à condition d’en faire bon usage, chacun peut y faire valoir son point de vue y compris vis-à-vis du (des) partenaires les plus importants. Ce fut en 2003 le cas pour la France, l’Allemagne et la Belgique à l’OTAN lors de la guerre en Irak, en 2008 pour la France et l’Allemagne sur l’adhésion à l’OTAN de l’Ukraine et de la Géorgie, pour la Grèce en 1999 lors des bombardements de l’OTAN sur la Serbie. Les choses étant ce qu’elles sont depuis le 24 février 2022, ceci conjugué aux fulgurances de D. Trump à propos de l’Ukraine et à sa manière plus générale de concevoir les relations internationales (cf vis-à-vis du Groenland, du Panama, du Canada, des tarifs douaniers, etc…), le tournant pris porte clairement au-delà du seul contentieux russo-ukrainien. Nous sommes parvenus, semblerait-il, à un état de fracture transatlantique, toute la question étant de savoir si elle est temporaire ou s’annonce comme pérenne. Les Européens qui ont à la vérité traité leur sécurité avec beaucoup de légèreté depuis le début des années 90, sentent bien que quelque chose a changé en profondeur, sans doute durablement, et qu’ils doivent sans trop tarder trouver une issue de secours. Une image assez réaliste de la situation est celle du promeneur imprudent resté sourd aux recommandations des gens du cru ; piégé par les sables mouvants, il évite tout mouvement pour éviter de s’enliser. Il ne bouge plus mais s’enfonce tout de même inexorablement. 5Cf les termes juridiques de l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord et de l’article 42.7 du TUE
12 Les Européens ont aussi pris conscience que toute décision prise aujourd’hui n’aura d’effet qu’à moyen voire à long terme. Dès lors que faire sur le court terme, d’autant qu’une augmentation des budgets et des capacités, fussent-elles révolutionnaires, ne servent à rien sans stratégie ni doctrine ? Et ce alors même qu’ils sont divisés sur leur sécurité et leurs intérêts. Peut-on dès lors continuer à parler dans ces conditions d’Europe-puissance ? Non, d’évidence.
V. Risques et menaces : qui menace qui ? Quelles menaces armées ?
Le thème choisi par l’Union IHEDN pour le cycle 24/25 porte sur une défense de l’Europe et de l’Union Européenne face aux menaces et défis extérieurs plutôt qu’intérieurs, alors que la frontière entre les deux, avec le temps, s’avère toujours plus ténue. En effet, devant une violence sociale décomplexée tenant à divers facteurs tels que la criminalité organisée et une immigration galopante incontrôlée venant s’imposer dans des lieux traditionnellement paisibles comme les campagnes, le ressenti du danger existentiel pour les Européens en général (en incluant les Norvégiens, les Britanniques et les Suisses) se révèle être d’abord celui des risques/menaces intérieurs6. La cartographie de la menace présentée par P. Orcier en 2015 révélait une Europe de l’Ouest davantage concernée par une menace islamiste venue du Sud et notamment intérieure, comme l’ont montré 10 ans après les réactions en Allemagne après les attentats commis en 2024/2025, ou les imprécations algériennes envers la France après que cette dernière eût reconnu en juillet 2024 la « marocanité » du Sahara occidental; les Européens de l’Est, eux, se montraient dans l’étude logiquement plus préoccupés par la menace russe. Rien n’a changé et sur ce point, rien d’étonnant compte tenu de l’Histoire. De manière générale, la géographie induit des divergences d’intérêts nationaux ou sous-régionaux dans une Union européenne qui ne parvient pas à concrétiser son caractère d’union politique.
La menace relève quant à elle toujours de considérations politiques, comme en témoigne la qualification d’une organisation/structure de « terroriste » ou pas. Sa perception reste par ailleurs évolutive, considérée selon les moments comme provenant d’Etats identifiés comme source directe ou engendrée par des proxys agissant de manière indirecte. Peut-il y avoir une idée de défense sans claire agression ou volonté d’agression de la part d’un adversaire extérieur ? Un paradoxe fréquent, à travers l’histoire, est celui de l’agression fantasmée sans qu’elle ait de corps, alors que la menace véritable et/ou imminente est escamotée ou ignorée. Pour étayer une stratégie, on doit donc parfois façonner l’ennemi, mais jusqu’à quel point un adversaire ainsi créé de toutes pièces peut-il inspirer à un peuple une ferme volonté de défense ? 6(L’étude de Géoconfluence sur la perception de la menace par les Européens, 2015), même si l’idéale serait de disposer d’une étude plus récente.)
Quelles menaces pourraient aujourd’hui justifier « une levée en masse » des Européens et particulièrement des citoyens des Etats-membres de l’UE ? Des menaces qui seraient telles que ses citoyens consentiraient sans discussion au sacrifice suprême dans un conflit durable, 13 de haute intensité et où le nucléaire serait susceptible d’être employé ? Et quelles seraient les menaces armées d’envergure où la surprise stratégique serait un facteur prépondérant ? .
Une offensive russe contre l’un ou l’autre Etat balte ou la Pologne est certes une éventualité, au moins théorique, le contentieux historique entre ces Etats et la Russie étant lourd ; il convient toutefois de noter que Moscou n’a jusqu’ici officiellement exercé aucune revendication territoriale à leur endroit, et que seule une dégradation de la situation pour les minorités russophones en Lettonie et en Estonie, notamment dans les régions frontalières de l’Est, pourrait susciter une intervention de la Russie. La question d’une menace de la Russie pour le continent européen, auquel une part de sa géographie la fait appartenir, fera l’objet du chapitre suivant. .
Un scénario, peut-être le plus plausible parce qu’annoncé par le président Erdogan lui même, serait celui d’une action militaire turque contre la Grèce aux fins de révision des frontières fixées par traité de Lausanne, mais aussi contre la République de Chypre qui a déjà fait l’objet de propos hostiles de la part de la Turquie. Il convient à cet égard de relever que l’UE, sur ce dossier, s’est montrée fort discrète quand il s’est agi de témoigner une solidarité ferme et concrète envers la Grèce et Chypre. Des incidents ont en outre déjà eu lieu en Méditerranée entre bâtiments militaires français et turcs, sans provoquer de réaction claire et immédiate des institutions européennes ; on peut l’attribuer au fait que l’UE doit tenir compte d’une population turque nombreuse dans de nombreux Etats-membres et très active. Pourrait on dès lors vraiment concevoir une action militaire dure contre ce pays par ailleurs toujours candidat à l’adhésion, qui d’une part renforce considérablement ses capacités militaires – navales en particulier -, en outre membre de l’OTAN et dont on sait que son combat serait très probablement fermement soutenu dans les pays de l’union par sa diaspora ? De fait, le contentieux entre les parties turque, grecque et chypriote est déjà ancien ; pour se borner au dernier tiers du 20ème siècle, les affrontements de 1974 à Chypre furent particulièrement violents, conduisant à une annexion de fait de près d’une moitié de l’île par Ankara. Ce que l’UE semble du reste accepter de la part d’un pays-candidat…à l’adhésion à l’UE. .
L’Algérie renforce quant à elle sa marine notamment avec l’aide de la Chine, et d’une manière générale ses capacités de défense grâce à la Turquie (ce qui n’est qu’un retour de l’Histoire en Méditerranée) et à la Russie. Ce ne serait pas sans poser dans un avenir proche un problème sérieux à la France dans cette région, d’autant qu’un régime algérien aux abois pourrait (à nouveau) être tenté par l’acquisition d’une capacité nucléaire militaire.
Au nombre de potentielles actions de vive force sur un territoire ou un Etat de l’UE, l’hypothèse d’une occupation du Groenland au moyen d’un déploiement américain mineur et sans autre résistance que symbolique de la part du Danemark reste plausible, le doute restant entretenu par le président Trump ; que serait la réponse européenne, de quel type serait-elle, voire y en aurait-il une ? Force est de constater que devant cette menace brandie par Washington, l’UE se montre d’autant plus embarrassée qu’elle est clairement assumée par 14 un « grand allié » réputé traditionnel.
Une autre question se pose s’agissant de menaces pour l’intégrité des enclaves et/ou territoires d’outre-mer encore possédés par certains Etats membres de l’Union. Ces territoires relevant en droit de la souveraineté des Etats signataires du traité de Lisbonne, la question de la solidarité de l’Union est rarement posée. S’agissant de la France, on pense à Mayotte, à la Nouvelle Calédonie, à la Polynésie, à Clipperton, aux Iles éparses voire aux Antilles ; pour l’Espagne ce sont les emblématiques Ceuta et Melilla, une action marocaine de vive force n’étant du reste pas exclue même si l’Espagne a reconnu la marocanité du Sahara occidental.
VII. Le cas russe : quelle menace la Russie représente-t-elle actuellement et à terme ?
Les avis restent partagés quant à cette question. Pour les uns, la menace russe n’existe ni pour la France ni pour les Européens de l’OTAN et de l’UE, ne valant que dans la mesure où ces Etats se positionnent comme alliés des Etats-Unis, contribuant à une manœuvre d’encerclement et d’affaiblissement de la Russie par son soutien à l’Ukraine, comme par exemple la permission d’emploi de missiles occidentaux dans la profondeur du territoire russe.
De facto, la Russie considère ces pays comme une menace pour elle-même (carte d’encerclement). Dans le même esprit, ceux pour qui la menace russe n’en est pas une d’autres expliquent que les autorités européennes veulent saisir l’occasion de faire de la Russie le levier qui permettra de relancer un projet d’Europe fédérale mal en point et de contourner les souverainetés nationales pour faire passer la Défense du registre intergouvernemental vers le communautaire. Pour eux, le diagnostic du général de Gaulle est toujours valide : le facteur intégrateur de l’Union européenne actuelle sera nécessairement américain, or il ne peut y avoir de réflexion géopolitique indépendante dans une UE arrimée à une stratégie nationale de sécurité américaine. .
De fait, pour la Russie une menace est bien incarnée par les Etats-Unis et l’OTAN, soutenus par l’UE. Le syndrome d’encerclement tire son origine d’une histoire mouvementée aux marches de ce pays : ainsi l’animosité envers la Pologne remonte notamment à l’époque du règne de Sigismond III Vasa, qui laisse encore chez les Russes sensibles à leur histoire ancienne une blessure profonde. .
Si pour l’Europe du Sud, la menace principale vient par la Méditerranée, les Etats Nord et de l’Est de l’Europe la voient prioritairement russe, comme la Suède ou la Finlande, d’où la récente adhésion à l’OTAN de ces pays traditionnellement neutres. Là encore et comme presque toujours, l’Histoire et la géographie commandent. Notons enfin que selon P. Orcier, l’ennemi, dans les Balkans est d’abord par principe le voisin, quel qu’il soit ; ce qui ramène – encore et toujours – à l’histoire régionale des 19ème et 20ème siècles de ces régions, depuis les guerres balkaniques jusqu’à l’implosion de l’ex-Yougoslavie au début des années 90.
In fine les autorités russes du moment aspirent-elles ou non à reconstituer l’empire des tsars et/ou l’URSS, en re-annexant la Pologne, les pays baltes, la Finlande etc…Mais avec quels 15 moyens le ferait-elle ? Avec un budget douze fois inférieur à la somme des budgets de défense des pays de l’OTAN et après la poussive offensive dans l’Est de l’Ukraine où les quelques oblasts du Donbass, après trois ans de combat, ne sont toujours pas intégralement conquis, il est difficile d’imaginer la Russie se lancer à l’assaut de « l’Ouest », indépendamment d’autres difficultés, intérieures celles-ci, qui ne manqueraient pas d’apparaître. On peut aussi présupposer que tout comme à l’ère soviétique, les dirigeants russes de 2025 ne sont ni suicidaires ni inconscients : ils connaissent encore les codes applicables à la dissuasion.
Il importe aussi de ne pas cantonner l’état des lieux à l’Ukraine, qui concentre actuellement tous les regards, mais aussi de considérer avec le même intérêt le voisinage Sud de l’UE, incluant le Maghreb et l’Afrique subsaharienne d’où la France se fait insensiblement bannir au fil des ans, ainsi que l’Asie/Pacifique où elle possède encore des territoires sous statuts divers ; cette situation l’engage, tant au regard du potentiel énergétique que ces territoires renferment que des budgets concernés.
VIII. La France comme nation d’équilibre ?
Le retour de la France comme nation d’équilibre avec une politique étrangère multi vectorielle (dite « tous azimuts » par le Général de Gaulle) peut donc apparaître comme alternative à :
– la vassalisation définitive dans un espace euro-atlantique dominé par Washington,
– une Europe tributaire d’un axe Royaume uni/Pologne/Etats Baltes, eux-mêmes arrimés à Washington,
– à une Europe germano-américaine (ou autre), ou sous contrôle américano-chinois, américano-sino-russe, etc…
Cette stratégie d’équilibre permettrait un refus de la politique des blocs qui lui éviterait d’être barrée par une alliance euro-atlantique nous entraînant dans des conflits ne servant pas ses intérêts. Le retour des principes d’équilibre géopolitiques qui ont été au centre de l’ordre européen du traité de Westphalie (1648) à Yalta (1945) en passant par le concert européen (1815) semble inévitable, puisque l’intégration euro-atlantiste se révèle désormais une impasse et une menace pour notre souveraineté. Il conviendrait ainsi d’identifier les équilibres géopolitiques possibles au sein de l’UE comme du reste au niveau global, en déterminant des coalitions volontaires « ad hoc » selon l’objectif géopolitique poursuivi : franco-allemande (cf le traité de l’Elysée), franco-britannique (cf les Accords de Lancaster House), franco-italienne (cf l’Accord du Quirinal), etc…et de la même manière au niveau paneuropéen et mondial. On notera que des Etats comme la Hongrie et la Slovaquie, de dimension plus modeste et moins nantis, ont pu s’opposer en refusant par exemple la livraison d’armes à Kiev. La France, puissance « dotée » et détenant un siège au Conseil de sécurité, ne pourrait-t-elle aussi adopter une démarche souveraine lorsque son intérêt le commande ?
Charles de Gaulle avait pendant la Seconde guerre mondiale intégré le « comité directeur » allié incluant l’URSS, en sachant maintenir un équilibre alors qu’il ne disposait que de moyens réduits. Cette politique tenue notamment vis-à-vis de Washington, Roosevelt étant notoirement francophobe, lui permit au bout du compte d’obtenir un siège au Conseil de sécurité grâce à la Russie. 16
IX. Conclusion/propositions. L’Europe de la Défense : ligne Maginot, désert des Tartares ou véritable rempart ?
91. Conclusion . Comme vu précédemment, la politique de défense de l’UE (PSDC) s’appuie largement sur les objectifs de l’OTAN jusqu’ici orientés par les Etats-Unis, comme le dispose l’article 42,7 du TUE. Pour l’heure, la plupart des dirigeants européens et américains jusqu’en janvier 2025, identifient le seul « danger existentiel » prioritaire pour l’Europe comme russe, certains Etats estimant que cela n’a du reste jamais cessé d’être le cas depuis plusieurs siècles.
De fait, si la Russie n’a encore porté aucune revendication sur le territoire d’une nation de l’UE ou de l’OTAN contrairement aux Etats-Unis de Donald Trump sur le Groenland ou le Canada, sa puissance militaire, son potentiel économique et ses alliances inquiétantes (Corée du nord, Iran, Chine…..) laissent toute de même planer des risques; on ne peut davantage négliger le travail de sape effectué par Moscou depuis plusieurs années en Afrique ou dans l’Océan indien aux dépends de la France voire de l’Union européenne, comme du reste par la Turquie, la Chine ou les Etats-Unis.
Cela dit, il ne faut pas méconnaître la perception du « monde d’en face », obsédé par un millénaire d’invasions et d’occupations diverses, dont la dernière en 1941 visait à le rayer de la carte, à exterminer son peuple ou au mieux l’asservir ; la Russie a conservé un sentiment d’encerclement permanent par des pays jugés hostiles et aujourd’hui en plein réarmement. Elle considère par ailleurs que depuis M. Gorbatchev, ses propositions en vue de l’établissement d’une nouvelle architecture de sécurité pour le continent européen ont le plus souvent été dédaignées par les dirigeants Occidentaux ; ce faisant, l’alliance avec la Chine n’est au fond qu’un pacte de circonstance, même s’il est toujours habilement mis en scène.
Une hypothèse est que « l’Ouest » cherche (ou soit parvenu) à façonner l’ennemi qu’il voulait, partant du principe que rien n’est plus fédérateur que la peur, et ceci permettrait de redonner corps au projet fédéraliste de Jean Monnet, mobilisateur pour l’échelon des décideurs quoiqu’en perte de vitesse chez beaucoup de citoyens européens. Cette situation serait donc vécue par les premiers comme utile à une éclosion d’une autonomie stratégique introuvable dans l’Alliance atlantique (IESD/Identité Européenne de Sécurité et de Défense, pilier européen de l’Alliance). L’Histoire se révèle souvent tragique et quasiment toujours imprévisible ; y concourent le fait que la réalité est souvent masquée par la raison d’Etat et les agendas cachés, l’acceptation de la réalité se nourrit par ailleurs de pusillanimité, anesthésiant lucidité et courage politique. Ainsi ni l’OTAN ni l’UE n’ont paru vouloir se mobiliser contre des ingérences récentes dont furent victimes certains leurs membres. Plusieurs de ces revendications (Nouvelle-Calédonie, Chypre, Méditerranée orientale) souvent soutenues à l’ONU par le « Sud global » et/ou les BRICS élargis, ont pourtant fait ouvertement référence à l’usage de la force promu par les acteurs locaux ou par leurs « parrains ».
Pendant ce temps, la menace russe apparaît toujours considérée comme la seule prioritaire. Or, comme vu précédemment, une perception générale des risques/menaces méridionales est à corréler avec celles qui affectent très concrètement leur sécurité quotidienne. La criminalité organisée, dont l’argent produit par le narcotrafic, vient ainsi alimenter la logistique de groupes terroristes actifs en France et en Europe. Des militants turcs favorables à l’AKP ont 17 manifesté en Allemagne (31 juillet 2016) lorsque le pouvoir d’Ankara s’est senti menacé et pourraient se encore faire entendre en France en cas d’affrontement avec la Grèce, avec laquelle nous avons un accord de défense. Une incertitude totale plane par ailleurs sur l’évolution de la Syrie, dont les nouveaux dirigeants pourraient se laisser tenter par la construction d’un Etat islamique.
De manière plus générale, les populations des Etats européens souvent en perte de repères face à des cultures importées, en revanche très sûres d’elles-mêmes, pourraient être se voir confrontées à de sérieux troubles à l’ordre public manipulés par des acteurs étatiques ou non étatiques.
Au plan de la défense extérieure, des alliances sont à cette heure encore nécessaires, mais ne doivent pas nous entraîner comme au siècle dernier, dans un engrenage et des enjeux éloignés de nos propres priorités géopolitiques, aux dépends de notre liberté d’action et plus généralement de notre souveraineté. Le court terme (cinq ans) n’inclinant pas à un bouleversement radical de nos alliances et partenariats, il paraît préférable au regard du contexte, de privilégier la prudence en usant de toutes les possibilités de préserver nos intérêts.
Il n’en est pas moins nécessaire de travailler au « monde d’après » ; on pourrait ainsi imaginer une architecture de sécurité européenne qui prenne en compte une vision plus continentale que transatlantique, tant les intérêts de l’ancien et du nouveau monde, on le voit aujourd’hui, peuvent s’avérer brutalement divergents. Dans cette nouvelle vision distanciée de celle du monde de l’Après- dernière guerre, prévaudrait une fluidification/diversification des alliances par la constitution plus systématique de coalitions « ad hoc » ; cette démarche se distancierait ainsi du tropisme anglo-saxon pour les blocs plaçant les Européens dans une périphérie géopolitique, comme le suggérait Z. Brzezinski en 1997 dans son ouvrage « Le grand échiquier ». Dans ces conditions, la France qui dispose d’une puissance diplomatique et militaire de premier plan et reconnue comme telle au sein de l’UE, pourrait assumer un rôle-moteur tant en Europe que dans le monde, à condition toutefois d’avoir redressé singulièrement sa situation financière, mais aussi de faire parfois preuve de davantage d’humilité vis-à-vis de ses partenaires. Toutefois, elle seule, disposant d’une solide autonomie stratégique en matière d’équipements et ayant su maintenir les savoir-faire sur l’ensemble du spectre capacitaire, semble à même de pouvoir tenir un rôle d’équilibre au sein de l’UE ; elle peut pour cela s’appuyer sur sa crédibilité acquise dans les opérations auxquelles effectuées ces dernières décennies ainsi que sur sa dissuasion nucléaire, régulièrement modernisée et totalement indépendante.
92. Propositions .
Les analyses précédentes peuvent conduisent aux quelques propositions suivantes, compte tenu de l’environnement multipolaire du moment et pour sans doute longtemps encore : . L’Europe/UE doit s’attacher à (re)définir régulièrement ses espaces d’intérêt stratégique pour préciser/confirmer les menaces auxquelles elle est confrontée afin de rencontrer les attentes des populations, au premier rang desquelles leur sécurité.
Comme vu précédemment ces menaces étant « tous azimuts », la stratégie pour les bloquer doit l’être aussi, la Russie ne reflétant que très partiellement l’ensemble des menaces existantes. Dans cette perspective, il 18 convient de continuer à lier sécurité intérieure et sécurité extérieure dans l’esprit du travail mené par l’INCENT (« Strategic Compass ») et de la revue stratégique française conduite en 2017. . L’Histoire révèle l’efficacité d’une coalition de nations volontaires (les Alliés entre 1943 et 1945), le substantif « volontaire » reflétant la motivation des pays impliqués. Cette option pourrait être privilégiée, notamment avec l’UE, une défense européenne commune à 27 (puis bientôt 30 voire au-delà) trouvant déjà clairement ses limites. . Une base industrielle et technologique de défense européenne (BITDE) pleinement efficace est d’évidence une pièce-maîtresse en matière de défense avec un conflit aux marches de l’UE.
Pour rester cohérents envers la quête d’autonomie stratégique, il doit être clairement établi que les financements européens ne doivent bénéficier qu’à des entreprises européennes, à commencer par le programme EDIP (European Defense Industry Programme). Dans le contexte actuel, une économie de guerre assumée ne permettra ainsi probablement pas (ou momentanément plus) le maintien de l’Etat-Providence élaboré au cours des dernières décennies, compte tenu des exigences financières/budgétaires requises. La problématique industrielle aura donc son pendant au plan social. . L’autonomie stratégique conduit à s’affranchir le plus possible de toute dépendance extérieure (état-tiers) en matière de composants stratégiques et de soutien, afin de garantir aussi une indépendance de choix en matière de stratégie et d’interventions. La dépendance de codes d’activation américains pour le chasseur F-35 acquis par plusieurs Etats-membres de l’UE est illustrative. Il faut donc pouvoir produire ces composants en Europe, et pour les matériels français à fortiori sur le territoire national. . Dans le même esprit, un principe majeur est que les Etats maintiennent une opposition vigoureuse au maintien des industries de défense dans le cadre de la taxonomie verte européenne mise en place par la Commission européenne, dont le principe appliqué aveuglément dans le contexte international du moment est proprement inepte. . La survie de toute entreprise d’armement repose sur son carnet de commandes, donc d’abord sur des commandes d’Etat. La préférence européenne, au minimum, doit être la règle au sein de l’union via une directive (« Buy European Act »), à moins que la capacité recherchée soit indisponible en Europe ; des incitations fortes en ce sens devraient être décidées par la Commission. . On ne peut créer de BITDE à 27 voire davantage ; le mécanisme des coopérations structurées doit donc être poursuivi et développé (PESCO), en cherchant à raccourcir les délais entre le bureau d’études et la chaine de production, sachant qu’il faut tendre, même si c’est difficile, à réduire le nombre de versions d’un même matériel, car sinon, cela fat grimper les coûts. 19
2 ANNEXES
1)Textes conclusions conseil des Chefs d’Etat et Gouvernements et Ministres de la Défense -RAPPORT SUR LA MISE EN ŒUVRE DE LA STRATÉGIE EUROPÉENNE DE SÉCURITE -Stratégie européenne de sécurité – 2003 – Boussole stratégique – Livre blanc de défense européenne, 2025
ANNEXES Textes conclusions conseil des Chefs d’Etat et Gouvernements et Ministres de la Défense RAPPORT SUR LA MISE EN ŒUVRE DE LA STRATÉGIE EUROPÉENNE DE SÉCURITE « L’UE et l’OTAN ont collaboré avec succès sur le terrain dans les Balkans et en Afghanistan, même si les relations formelles n’ont pas progressé. Nous devons renforcer ce partenariat stratégique au service de nos intérêts communs en matière de sécurité, améliorer la coopération opérationnelle, en respectant pleinement l’autonomie décisionnelle de chaque organisation, et poursuivre les travaux sur les capacités militaires. Depuis 2003, nous avons approfondi nos relations avec l’OSCE, notamment en Géorgie et au Kosovo. » Pour l’Europe, le partenariat transatlantique demeure un fondement irremplaçable, basé sur une histoire et des responsabilités communes. L’UE et l’OTAN doivent renforcer leur partenariat stratégique en vue d’une meilleure coopération en matière de gestion des crises. Stratégie européenne de sécurité – 2003 Les relations transatlantiques constituent un des éléments essentiels du système international, non seulement au regard de nos intérêts bilatéraux, mais aussi parce qu’elles renforcent la communauté internationale dans son ensemble. L’OTAN est une expression importante de cette relation. Les arrangements permanents UE/OTAN, en particulier les dispositions «Berlin plus», renforcent la capacité opérationnelle de l’UE et fi xent le cadre dans lequel s’inscrit le partenariat stratégique entre les deux organisations dans le domaine de la gestion des crises. Ils reflètent notre détermination commune à faire face aux défi s du nouveau siècle. La relation transatlantique est irremplaçable. En agissant ensemble, l’Union européenne et les États-Unis peuvent constituer une formidable force au service du bien dans le monde. Notre objectif devrait être un partenariat efficace et équilibré avec les États-Unis. C’est une raison supplémentaire pour l’UE de renforcer encore ses capacités et sa cohérence. Nous devrions continuer à œuvrer pour des relations plus étroites avec la Russie, élément majeur de notre sécurité et de notre prospérité. Le respect de valeurs communes renforcera les progrès accomplis vers un partenariat stratégique Boussole stratégique Une Union plus forte et plus capable dans le domaine de la sécurité et de la défense contribuera positivement à la sécurité globale et transatlantique et est complémentaire à l’OTAN, qui reste le fondement de la défense collective pour ses membres. La relation transatlantique et la coopération entre l’UE et l’OTAN, dans le plein respect des principes énoncés dans les traités et de ceux que le Conseil européen a adoptés, y compris les principes d’inclusivité, de réciprocité et d’autonomie décisionnelle de l’UE, sont fondamentales pour notre sécurité globale. L’UE réaffirme son intention d’accroître son soutien à l’ordre mondial fondé sur des règles et articulé autour des Nations unies. Elle renforcera en outre son 20 partenariat stratégique avec l’OTAN et intensifiera sa coopération avec les partenaires régionaux, notamment l’OSCE, l’UA et l’ASEAN. Partenaires multilatéraux et régionaux Le partenariat stratégique de l’UE avec l’OTAN est essentiel pour notre sécurité euro-atlantique, comme on peut le constater, une fois de plus, dans le contexte de l’agression militaire commise par la Russie contre l’Ukraine en 2022. L’UE reste pleinement résolue à renforcer encore ce partenariat clé afin également de renforcer le lien transatlantique. Sur la base des progrès sans précédent réalisés depuis 2016 en ce qui concerne le renforcement de la coopération avec l’OTAN, il est nécessaire de prendre de nouvelles mesures ambitieuses et concrètes pour mettre en place des ripostes communes face aux menaces et aux défis communs existants et nouveaux. Les déclarations conjointes signées en 2016 et 2018 constituent les principaux piliers de cette coopération. Dans l’esprit de ces déclarations conjointes et sur la base des principes d’inclusion, de réciprocité, d’ouverture et de transparence, ainsi que de l’autonomie décisionnelle des deux organisations, nous poursuivrons notre coopération étroite et mutuellement avantageuse. Nous intensifierons encore la coopération existante en ce qui concerne le dialogue politique, le partage d’informations, les opérations de gestion de crises, le renforcement des capacités militaires et la mobilité militaire. Nous approfondirons nos travaux communs sur le renforcement de la sûreté maritime et la lutte contre les menaces hybrides, y compris les activités de manipulation de l’information menées depuis l’étranger et la sécurisation du cyberespace, ainsi que la mise en œuvre du programme concernant les femmes, la paix et la sécurité. Nous développerons en outre notre coopération dans le domaine des technologies émergentes et de rupture, du changement climatique et de la défense, de la résilience et de l’espace extra atmosphérique. Pour améliorer le dialogue politique, nous organiserons des réunions conjointes à haut niveau UEOTAN plus fréquentes et plus inclusives, axées sur des questions d’intérêt stratégique. Les échanges ciblés dans le cadre de réunions conjointes régulières du Comité politique et de sécurité de l’UE et du Conseil de l’Atlantique Nord seront renforcés. Les interactions entre le personnel de l’UE et celui de l’OTAN constituent un élément essentiel de notre partenariat, mais elles peuvent être davantage renforcées par l’intensification des communications stratégiques, la coordination et/ou l’adoption de déclarations conjointes et la réalisation de visites conjointes de représentants de haut rang des deux organisations. Il convient de renforcer le dialogue et la coopération en multipliant les échanges avec l’OTAN sur l’évaluation de l’environnement sécuritaire dans différents domaines, allant de l’appréciation commune de la situation aux exercices de prospective. À cet égard, notre capacité à échanger des informations non classifiées et classifiées revêt une importance cruciale Les exercices parallèles et coordonnés organisés par l’UE et l’OTAN permettent d’échanger des informations et d’améliorer notre état de préparation pour répondre à des préoccupations communes en matière de sécurité, y compris les attaques hybrides complexes. Toutefois, notre approche des exercices devra évoluer pour faire face de manière plus efficace aux mutations géopolitiques et technologiques qui se produisent à l’heure actuelle. Il sera capital de mener des discussions spécifiques fondées sur des scénarios et d’intégrer davantage la mobilité militaire dans les exercices à venir. Le passage à des exercices conjoints et inclusifs constituerait un véritable vecteur de coopération accrue entre l’UE et l’OTAN et un moyen d’instaurer la confiance, d’améliorer l’interopérabilité et d’approfondir notre partenariat. Cela nécessite un partage approprié d’informations.) 21 Livre blanc de défense européenne, 2025 The EU will promote an open architecture combined with variable geometry allowing for the participation of like-minded partners in cooperative defence projects and initiatives, such as PESCO projects which will be encouraged on a case-by-case basis. This will contribute to reducing excessive dependencies due to relying only on one or a handful of suppliers of key goods, services or other inputs, and enhance European economic security and develop and promote European defence capabilities and the competitiveness of the EU’s defence equipment market. NATO remains the cornerstone of collective defence of its members in Europe. EU-NATO cooperation is an indispensable pillar for the development of the EU’s security and defence dimension. The EU’s unique tools of regulatory power and financial instruments help the 23 EU Member States in NATO to achieve their capability targets. A strong transatlantic bond remains crucial for Europe’s defence. The United States demands that Europe takes more responsibility for its own defence. These efforts shall continue to build on the deep and extensive transatlantic supply chain, which should be mutually beneficial. 22
2) A QUI APPARTIENT LE GROENLAND ?
A QUI APPARTIENT LE GROENLAND ? l’ILE AUX TRESORS A LA CROISEE DES CHEMINS. Où se trouve le Groenland ? Europe ? Amérique ? A qui appartient-il et surtout à qui appartiendra-t-il ? Un avenir sans doute proche nous permettra de répondre à ces questions à moins qu’elles n’aient déjà trouvé de réponse. Plus proche géographiquement du continent américain que de l’européen, le Groenland a des allures de sous-continent, il est immense : plus de 4 fois la France, il est coupé par 4 parallèles. C’est un désert de glace : 95% de la surface de l’île en est couverte, jusqu’à 3 kms d’épaisseur en certains endroits, la vie se concentre au Sud-Ouest, la population n’est que de 56648 habitants (recensement de 2007) et sa densité de 0,03 habitants au Km carré. Le Groenland recèle de grandes richesses, sans doute de très grandes qui présentent cependant deux inconvénients majeurs: elles sont mal évaluées du fait des conditions climatiques et géologiques du pays, mêmes conditions qui les rendent de toute façon d’accès et d’exploitation très difficiles et donc très couteux; elles sont nombreuses en hydrocarbures : pétrole et gaz déjà exploités en off-shore mais aussi diamants, uranium, zinc, plomb, les ressources halieutiques sont aussi particulièrement abondantes-cabillaud, capelan, sébaste, flétan et crustacés – et revêtent pour les Inuits une importance économique mais aussi culturelle et identitaire, c’est la crainte de voir ces ressources halieutiques exploitées par des “étrangers” qui avait été une des principales raisons du refus de la population d’intégrer la CEE, d’ailleurs les effets du réchauffement et particulièrement sur le Gulf Stream posent une question très difficile qu’en sera-t-il de l’évolution des espèces qui peuplent ces eaux ? Les experts scientifiques ne peuvent se prononcer et notamment pas sur l’arrivée massive d’espèces extérieures au milieu d’espèces autochtones. Si les conditions climatiques et géologiques rendent cette région inhospitalière et d’accès difficile, le réchauffement climatique produit ses effets les plus visibles précisément dans cette région du monde, le Groenland se réchauffe donc vite, la couche de gel et de glace fond et même si les experts ne peuvent se mettre d’accord sur le rythme et les effets de cette fonte sur l’ensemble de l’Arctique il faut tout de même constater que les prévisions d’il y a 20 ans sont dépassées par l’ampleur de cette fonte et que ce qu’il faut bien appeler l’échec de Copenhague ne la ralentira pas d’une manière appréciable, à partir de cette constatation le champ des possibilités en matière d’exploration et d’exploitation des ressources de cette île immense s’ouvre presque sans limite. Qu’en sera-t-il de l’avenir ? Là encore l’histoire nous offre certaines clés de compréhension. 23 Les premiers habitants viendront d’Amérique du Nord, leur succéderont les Vikings et c’est la Norvège qui colonisera le pays et le christianisera avant d’être supplantée par un Danemark qui gardera cette terre immense sans enthousiasme excessif après avoir vendu aux USA ses possessions insulaires du continent américain au début du siècle passé. L’événement charnière du XX siècle sera pour le Groenland l’occupation américaine pendant la deuxième guerre, les Etats-Unis prennent possession du pays pour contrer toute installation allemande et contrôler la zone maritime et aérienne autour de cette île immense, ils militarisent l’île et la maillent autour de la base de Thulé, structure qui perdure à ce jour d’ailleurs la guerre froide ne fera que renforcer l’importance stratégique de l’île. C’est à partir des années 50 que les revendications autonomistes de l’île ne feront que croître, encouragées d’ailleurs par les USA, en 53 l’île se débarrasse de son statut colonial, en 73 à une majorité écrasante, les îliens se montrent hostiles l’adhésion à la CEE du Danemark, en 79 c’est l’autonomie territoriale, en 82 c’est le retrait de la CEE, 85 le drapeau du Groenland flotte sur l’île avec celui du Danemark, en 2009 autonomie renforcée qui ne laisse au Danemark que les domaines de la défense (tout relatif celui-là ) de la monnaie et de la politique étrangère L’avenir du Groenland ne pourra être que très largement américain, depuis déjà avant 1940 les USA ne faisaient pas mystère de leur intérêt pour le Groenland. Comme nous l’avons dit précédemment la deuxième guerre mondiale va définitivement en consacrer le caractère essentiel pour leur sécurité et la guerre froide conférera à ce désert glacé une valeur stratégique vitale pour Washington. Tout est résumé dans une phrase du journaliste John Miller ” C’est une honte qu’un pays aussi insignifiant que le Danemark puisse tenir une telle place à propos d’un aspect aussi essentiel pour la sécurité des USA” Le président Bush lui non plus ne laissera pas planer le doute au sujet de la défense de l’Arctique “….we are prepared to operate independantly or in conjunction with either states…”, il est fort peu probable que la politique du gouvernement actuel des USA puisse être différente d’autant plus que le Danemark se sachant incapable d’assurer la défense de ce vaste territoire n’a jamais pu ni voulu faire obstacle à la politique de Washington et faire valoir les intérêts des européens Les perspectives d’une poursuite et d’une accélération de la fonte des glaciers aiguisent les appétits des grandes multinationales américaines qui renforcent leur présence sur l’île, pour reprendre les propos de Michel Rocard s’exprimant sur les richesses de l’Arctique ” ni les russes ni les américains n’accepteront que l’on interdise leur exploitation ” Quant au Danemark il se contentera de jouer un rôle d’encadrement administratif et de continuer à maintenir sous perfusion un territoire durement touché par l’alcoolisme et la criminalité. 24 La grande inconnue de l’avenir de l’île ce sont les groenlandais eux-mêmes -, se contenteront ils sagement des royalties que leur accorderont les grandes entreprises et le Pentagone en échange d’une disparition de leur culture ? ou bien tacheront-ils de prendre leur destin en main, de défendre leurs intérêts face aux Etats-Unis en exigeant une plus grande part des richesses ? À cet égard les groenlandais se sont toujours plaints de l’insuffisance des royalties versés par Copenhague sur l’exploitation de leur richesse. A ce sujet il convient de remarquer que l’identité “indigène” n’est pas un fait nouveau, le premier journal en langue groenlandaise apparaît en 1861, groenlandais qui bénéficie maintenant du statut de langue officielle sur le territoire au côté du danois, très récemment encore le gouvernement autonome a demandé des comptes au USA sur la bombe nucléaire “perdue ” en 1967 au nord de l’île et jamais retrouvée, il demanderait encore la renégociation de la forme de la présence américaine particulièrement à Thulé la base principale Pour certains les ambitions du gouvernement local iraient plus loin, il s’agirait de fédérer l’ensemble des populations Inuits de la région Arctique afin de mieux défendre leurs intérêts et leur identité face aux états et aux grandes entreprises. Pierre ORTIZ – Pôle Bruxellois de l’AA-IHEDN 201
3) Carte : Stratégie géopolitique des Etats Unis contre la Russie et la Chine dans le contexte de la nouvelle réalité des puissances.
BIBLIOGRAPHIE
Articles de presse/interviews IGA (2S) Bertrand de Cordoue, « Défense européenne, où en est-on ? », Entreprendre à l’international n° 640, mai/juin 2025 Thierry de Montbrial, entretien avec Michel de Jeaghere à propos de son dernier ouvrage « L’ère des affrontements »,
le Figaro-Histoire n° 79, avril – mai 2025 Dossier « le piège du grand réarmement »,
Le Monde diplomatique, n°853, avril 2025, « Cinq questions à l’expert du CESD,
Alain De Nève », RTBF Actus3, par Françoise Wallemacq, 02 mars 2025 Interview d’Elsa Bernard : « Défense européenne : Il n’est plus possible de dépendre des États-Unis”,
France 24, par Romain Brunet, 1er mars 2025
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Ouvrages
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Sylvie Bermann, « Madame l’Ambassadeur, de Pékin à Moscou, une vie de diplomate », Texto Essais, 2022 et 2023
Michel Etchaninoff, « Dans la tête de Vladimir Poutine », Babel, 2015
Eric Branca, « L’ami Américain », Place des éditeurs, 2022
Ivan Krastev, « Le destin de ‘Europe », Premier Parallèle, 2017- « Tous azimuts » (Regis Debray – « Le choc des civilisations » Samuel Huntington – Journal Figaro -CRs Conseils Ministres et Chefs d’Etats UE. -Courrier International -Traité de Lisbonne -Traité de Washington
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