30 septembre 2026

Les avantages géopolitiques pour la France d’un pivot vers la Russie

dans le contexte multipolaire et selon la vision gaullienne

Pierre-Emmanuel Thomann – Géopolitologue

Résumé

La configuration géopolitique mondiale et européenne actuelle se prête aux anticipations du général de Gaulle, qui avait envisagé une « Europe de l’Atlantique à l’Oural » sur la base des États et des nations lorsque la Russie serait sortie du communisme, car la Russie est un facteur d’équilibre géopolitique et elle fait partie de la civilisation européenne. La vision stratégique du général de Gaulle (1958 à 1969) portait sur la réalisation d’une « Europe européenne », c’est-à-dire une Europe des patries, refusant la logique des blocs et prenant son indépendance vis-à-vis des États-Unis, à partir d’un noyau franco-allemand et prolongée, à plus long terme, à la Russie. Cette vision n’a pas pu être réalisée en raison du contexte de la Guerre froide, même si le Général a sorti la France du commandement intégré de l’OTAN, mais sans détricoter l’Alliance atlantique.

Si la crise en Ukraine en 2014 a aggravé les rivalités géopolitiques entre la Russie et les États de l’OTAN et de l’Union européenne (UE), l’idée d’une Europe continentale de « Lisbonne à Vladivostok », sur des bases nouvelles, n’en deviendrait pas moins pertinente face à l’évolution du monde vers la fragmentation géopolitique, la rivalité des puissances et l’émergence des États-civilisations. Il serait judicieux pour la France de redécouvrir l’option d’un pivot vers la Russie, pour contrebalancer cette Europe germano-américaine lorsque le conflit ukrainien aura été surmonté, comme de Gaulle savait le faire dans le contexte bipolaire entre l’URSS et les États-Unis.

Dans le contexte actuel de l’émergence du monde multipolaire, le scénario le plus approprié pour plus d’autonomie stratégique de la France et des Européens serait un pivot vers la Russie pour éviter une aggravation de la crise en Ukraine, provoquée contre la Russie et perdue par l’axe Washington-OTAN-UE-Kiev, ainsi que la confrontation mondiale croissante entre les États-Unis et la Chine. Cela éviterait aux Européens de l’OTAN et de l’UE de renforcer leur vassalisation géopolitique à Washington en se coulant dans la doctrine américaine de sous-traitance des intérêts géopolitiques anglo-américains contre la Russie et, à plus long terme, d’être soumis à une forme de condominium États-Unis/Chine marginalisant les Européens de l’Ouest et la Russie dans les affaires mondiales selon la vision américaine.

Introduction : de Gaulle et sa vision géopolitique

Le général de Gaulle fut le dernier président qui avait une vision géopolitique approfondie pour la France et des intuitions anticipatrices. Ses réflexions et ses écrits vont traverser les siècles et c’est précisément la raison pour laquelle de Gaulle est devenu un mythe. Il est toutefois nécessaire de ne pas prendre ses écrits, discours et doctrines à la lettre, mais d’en retenir avant tout l’esprit.

De Gaulle est ainsi à la source de la représentation de la France comme puissance, mais aussi de « l’Europe puissance ». Ainsi, depuis de Gaulle, la posture géopolitique de la France repose sur une doctrine que l’on pourrait résumer ainsi : les Français cherchent à exercer une politique de puissance nationale au carrefour des espaces européen, euro-atlantique et euro-méditerranéen. Le projet européen, réorienté vers une Europe des États, devait, selon le principe d’Archimède, être un outil de la puissance française et participer aux rapports de force, avec le territoire national érigé en sanctuaire nucléaire et l’utilisation de la force militaire au service des intérêts de sécurité et de défense, ainsi que de l’équilibre entre puissances et non de l’hégémonie.

La vision anticipatrice du général de Gaulle

Dans la configuration géopolitique émergente, les anticipations géopolitiques du général de Gaulle sont plus que jamais d’actualité. Le contexte géopolitique actuel et son évolution confirment la justesse des intuitions du général de Gaulle. Le général de Gaulle, dans sa vision de « l’Europe de l’Atlantique à l’Oural », anticipait le monde multipolaire qui émerge aujourd’hui. Or, à l’inverse de sa vision, c’est l’alignement sur le rêve unipolaire et la doctrine de sous-traitance des intérêts géopolitiques de Washington par les Européens et contre la Russie qui prévaut au sein du pouvoir politique actuel à Paris et à Berlin.

Le général de Gaulle a enfin toujours considéré qu’une solidarité dans « l’Europe de l’Atlantique à l’Oural » émergerait, une fois dépassés les rapports de rivalité Est-Ouest. Selon lui, la décadence de la France datait de la guerre entre Napoléon et la Russie. En 1944, il avait négocié avec la Russie un traité de garantie vis-à-vis de l’Allemagne, mais la Guerre froide a rendu caduc ce projet.

L’ambition du général de Gaulle avait pour objectif de former une alliance franco-allemande privilégiée, noyau d’une Europe destinée à devenir une troisième force politique entre les États-Unis et l’URSS, avec la France comme puissance d’équilibre pour éviter une nouvelle guerre mondiale. Pour le général de Gaulle, la relation franco-allemande était un moyen de hisser la France au rang de chef de file d’une Europe européenne indépendante des États-Unis et, après la disparition du communisme, d’inclure la Russie, alliance de revers nécessaire à la France contre une Europe germano-américaine. La Russie, dans cette vision, est un facteur d’équilibre géopolitique en Europe et dans le monde.

Les représentations géopolitiques de l’Europe européenne et de l’Europe des États du général de Gaulle allaient à l’encontre de l’Europe intégrée de Jean Monnet. La vision du général de Gaulle a imprimé au projet européen supranational de Jean Monnet et Konrad Adenauer une réorientation vers une Europe des États. Les deux grandes représentations dominantes du projet européen, constamment mobilisées encore aujourd’hui par les successeurs du général de Gaulle, sont désormais : « l’Europe intégrée » et « l’Europe des nations ou des États ».

Le général de Gaulle avait promu et anticipé dès les années 1960 une « Europe de l’Atlantique à l’Oural » lorsque la Russie serait sortie du communisme, tandis que le chancelier allemand Willy Brandt avait promu l’Ostpolitik pour opérer un rapprochement entre l’Allemagne de l’Ouest et l’URSS et les membres du Pacte de Varsovie. L’objectif était de faire baisser les tensions dans le cadre de la Guerre froide, mais aussi, avec en ligne de mire l’Allemagne de l’Est, de créer les conditions d’une future réunification. L’Ostpolitik a contribué à la chute de l’URSS, selon les Allemands. Après la Guerre froide, l’Allemagne avait proposé un partenariat économique avec la Russie en 2007 dans le cadre de sa vision d’une « Europe de Lisbonne à Vladivostok ». Plus récemment, Dmitri Medvedev avait remis sur la table l’idée d’un traité de sécurité entre l’Europe et la Russie au lendemain de la guerre russo-géorgienne de 2008 et avait obtenu le soutien (déclaratoire) de Nicolas Sarkozy. Enfin, Emmanuel Macron a proposé une nouvelle architecture européenne de sécurité avec la Russie en 2018.

Ces initiatives pour une entente continentale après la Guerre froide n’ont pas débouché sur une nouvelle configuration géopolitique européenne, car la vision euro-atlantiste est restée la boussole géopolitique principale des États membres de l’OTAN et de l’UE, et les États-Unis ont torpillé l’entente émergente sur l’axe franco-germano-russe par la crise en Ukraine afin de fragmenter l’Europe et de préserver leur hégémonie. La rivalité géopolitique franco-allemande a aussi empêché de construire une synergie géopolitique franco-allemande. L’Allemagne s’est toujours méfiée, jusqu’à présent, de la vision du général de Gaulle, susceptible de remettre en cause l’ancrage à l’Ouest de l’Allemagne et son lien privilégié avec les États-Unis. La France s’est aussi inquiétée d’un déplacement du centre de gravité géopolitique européen vers l’Allemagne à l’occasion d’un rapprochement germano-russe.

Les options géopolitiques européennes

La crise en Ukraine en 2014 a enterré le partenariat stratégique entre la Russie et l’UE, conformément aux visées de Washington et de Londres.

Le projet européen devra ainsi choisir entre deux options géopolitiques (voir carte : « Options géopolitiques européennes ») :

-soit rester une périphérie géopolitique dans un grand Occident sous direction américaine, avec fracture européenne et risque de condominium américano-chinois ;

-soit une configuration plus équilibrée, avec un rapprochement continental européen basé sur une Europe des nations souveraines, l’équilibre géopolitique et l’appartenance multiple aux différents espaces géopolitiques de coopération.

C’est la voie indispensable pour éviter une nouvelle Guerre froide, promue par les puissances occidentales, ou pire, des conflits permanents dans tous les espaces géopolitiques qui se propageraient à l’ensemble des conflits régionaux.

L’UE, qui porte le projet européen, est aujourd’hui obsolète car, tant qu’elle se considère comme complémentaire à l’OTAN et donc inféodée à Washington, elle ne conçoit pas autrement qu’un Rimland, un sous-ensemble de l’espace euro-atlantique sous hégémonie américaine contre la Russie et un dispositif géopolitique régional européen complémentaire de la stratégie indopacifique visant à encercler l’Eurasie.

Derrière la question ukrainienne, la doctrine de sous-traitance géopolitique de Washington et la question allemande

En ce qui concerne les États membres de l’OTAN et de l’UE, l’hégémonie américaine est aujourd’hui renforcée au profit d’une vassalisation intégrale sous couvert d’une fausse autonomisation. S’il est demandé aux États européens de prendre la responsabilité de leur propre défense, accompagnée d’une plus grande autonomie stratégique, c’est évidemment dans la limite stricte des priorités géopolitiques américaines et selon la doctrine de sous-traitance géopolitique. Il n’y a pas d’acceptation de l’indépendance stratégique européenne et l’Europe doit rester fragmentée géopolitiquement pour prévenir toute entente sur l’axe Paris-Berlin-Moscou-Pékin. L’autonomie stratégique est ici de nature tactique.

Washington, sous la présidence Trump, reste ancré dans le sillage des doctrines géopolitiques anglo-saxonnes qui se sont succédé. Washington a réaffirmé la Doctrine Monroe avec un renforcement du panaméricanisme dominé par Washington, la puissance thalassocratique héritée de la doctrine d’Alfred Mahan, la fragmentation géopolitique de l’Eurasie, héritée de la théorie de John Mackinder, le contrôle du Rimland européen, du Rimland indopacifique, mais aussi du Rimland arctique, hérités des conceptions de Nicholas Spykman, ainsi que le détachement de l’Ukraine résiduelle de la Russie, hérité de la doctrine Brzezinski. À ces héritages doctrinaires s’ajoute une nouvelle doctrine géopolitique qui consiste à faire des Européens de l’OTAN-UE les sous-traitants des priorités géopolitiques américaines contre la Russie.

L’angle mort de ce conflit est aussi la question allemande. Berlin, en particulier, a la ferme intention d’élargir l’UE à l’Ukraine afin d’affaiblir la Russie, selon une posture revanchiste vis-à-vis de l’histoire. Il faut se rappeler que Berlin était en pointe pour convaincre les États-Unis d’élargir l’OTAN le plus à l’Est possible depuis la chute de l’URSS, afin de se positionner comme puissance centrale européenne dans une Europe germano-américaine. Berlin va donc poursuivre le soutien à Kiev le plus longtemps possible, dans le cas d’un retrait américain qui n’est qu’apparent, dans la mesure de ses moyens, en synergie avec les capitales pro-Kiev d’Europe centrale, y compris dans l’éventualité d’une amorce de négociation avec la Russie.

Paris, à l’occasion du conflit en Ukraine, s’est positionné sur le flanc Est en soutien à Kiev pour positionner la France comme le chef de file de l’UE réarmée. L’objectif est de contrebalancer la domination allemande dans la Mitteleuropa et d’éviter que l’Allemagne ne prenne une position hégémonique dans l’UE, comme puissance économique centrale avec l’euro et, comme Berlin l’a annoncé, comme puissance militaire centrale avec son plan de réarmement en synergie avec les États-Unis.

Cependant, Paris est embarqué dans un processus de vassalisation croissante vis-à-vis des objectifs géopolitiques germano-américains, en particulier depuis le conflit en Ukraine, mais aussi sur des périodes plus longues, depuis les guerres contre la Yougoslavie, mis à part la parenthèse du refus, par l’axe Paris-Berlin-Moscou, de l’agression de l’Irak par les États-Unis en 2003.

En soutenant Kiev, Paris cherche à promouvoir une autonomie stratégique européenne, mais c’est une illusion, car Washington cherche à confier le rôle de chef de file de l’Europe militarisée à Berlin et, au travers de l’OTAN, pas à Paris. C’est préférable pour Washington, car Berlin dépend du parapluie nucléaire américain, fusionne sa base industrielle de défense avec celle des États-Unis et se coule parfaitement dans la sous-traitance géopolitique des Anglo-Saxons depuis 1945. L’UE, dominée par Berlin et ses États membres non souverains, n’a pas pour priorité de faire émerger une industrie de défense européenne avec préférence européenne pour les achats d’armements, mais permet l’achat d’armements américains avec les prêts de l’UE à l’Ukraine. Berlin relance les investissements dans l’armement, mais à son unique profit, pour devenir la première puissance militaire dans l’UE.

Paris perd ainsi sur les deux tableaux : la France ne peut pas prendre le rôle de chef de file de l’UE et s’éloigne de plus en plus de Moscou, alors que la Russie constitue un pôle d’équilibre important pour la France comme facteur d’équilibre vis-à-vis de cette Europe américano-germanique.

Quelle pourrait être la nouvelle posture géopolitique alternative de la France, notamment en termes de priorités géopolitiques et d’alliances pour s’adapter à cette nouvelle configuration mondiale ?

Options géopolitiques de la France et des Européens

Une stratégie géopolitique, c’est l’anticipation sur l’espace-temps des autres (alliés et ennemis). C’est désormais à la France d’agir face à la dérive germano-américaine en agissant sur la configuration géopolitique et non pas seulement par des ajustements tactiques.

Le système obsolète euro-atlantiste exclusif issu de la Guerre froide et qui s’est maintenu jusqu’à aujourd’hui ne permet pas à la France de se positionner dans la configuration géopolitique émergente en fonction de ses intérêts, de sa propre géographie et de son héritage historique et civilisationnel. La désignation de l’ennemi dans cet ensemble ne correspond pas à ses impératifs de sécurité.

L’erreur de la diplomatie française, depuis le départ du général de Gaulle, a été de persister à croire qu’un rang privilégié en Occident pouvait être obtenu par la France en se coulant dans les priorités géopolitiques anglo-saxonnes (en soutenant Kiev contre Moscou et en s’inscrivant dans la doctrine indopacifique / les élargissements de l’OTAN), tout en préservant une marge de manœuvre tactique (en obtenant des contrats d’armement, par exemple).

Les deux grandes alternatives géopolitiques qui s’offrent à la France sont les suivantes :

soit la vassalisation géopolitique de la France dans un grand Occident dirigé par les États-Unis, dans lequel la France et l’UE se positionnent comme sous-traitants des intérêts américains, c’est-à-dire une périphérie géopolitique inféodée aux doctrines géopolitiques anglo-américaines qui consistent à contrôler et coloniser le Rimland, fragmenter l’Europe et torpiller toute entente sur l’axe franco-germano-russe ;

soit une France comme nation d’équilibre, avec un pivot vers la Russie pour reconstruire une Europe des nations et promouvoir un meilleur équilibre géopolitique européen et mondial selon la vision gaullienne.

Les deux États territorialement situés aux deux extrémités du continent eurasiatique, la France et la Russie, ont intérêt à se rapprocher pour éviter leur marginalisation par rapport à un projet européen dont l’Allemagne deviendrait la puissance centrale régionale d’un grand ensemble occidental centré par gravité sur les États-Unis. Cette alliance potentielle entre les deux États situés aux extrémités occidentale et orientale de l’Eurasie serait avant tout destinée à empêcher le scénario tendanciel d’une Europe exclusivement germano-centrée et orientée par les États-Unis pour ralentir l’émergence du monde multipolaire.

Le rapprochement franco-russe préserverait l’option géopolitique d’un axe franco-germano-russe pour signifier à l’Allemagne, mais aussi à l’Italie et aux autres partenaires européens, qu’une alternative européenne existe à l’option exclusive euro-atlantique. Une partie de la classe politique allemande et la majorité des citoyens cherchent aussi à éviter une « nouvelle Guerre froide » où ils perdraient leur position au milieu de l’Europe, entourés d’alliés et de pays stabilisés.

La France n’est pas assez forte pour imposer ses vues de manière isolée et la Russie a besoin d’alliés au sein de l’Union européenne pour contrebalancer le tropisme euro-atlantique de la plupart des gouvernements, d’ailleurs de plus en plus en déphasage avec les nations profondes dans les capitales européennes.

Une UE réformée et la Russie peuvent échapper à la transformation en partenaires juniors des projets géopolitiques rivaux, l’UE restant un sous-élément périphérique du « Grand Occident », avec les États-Unis comme chefs de file, et la Russie un sous-élément de la « Grande Asie », avec la Chine comme centre géopolitique. Le scénario le plus approprié pour plus d’autonomie stratégique de la France et des Européens serait un rôle d’équilibre avec la Russie dans cette confrontation mondiale croissante entre les États-Unis et la Chine. Cela éviterait aux Européens d’être soumis à une forme de condominium États-Unis/Chine marginalisant l’UE et la Russie dans les affaires mondiales.

Enfin, une négociation en toute indépendance d’une nouvelle architecture de sécurité continentale avec tous les États européens, dont la Russie, à plus long terme, reste le seul scénario pour atteindre la stabilité. Pour promouvoir la stabilité, cette nouvelle architecture géopolitique de sécurité européenne devrait comporter une dimension eurasienne.

Enfin, afin de préserver la civilisation européenne, qui est en danger, comme l’a souligné Washington dans la NSS 2025, un rapprochement avant tout avec la Russie est nécessaire, car la Russie est l’arche de Noé de la civilisation européenne.

Il y aurait donc aujourd’hui des avantages géopolitiques tant pour la France que pour l’Allemagne, mais aussi pour leurs partenaires européens, à négocier un pivot vers la Russie, afin de ne pas rester enfermés dans la rivalité croissante entre les États-Unis et la Chine, d’autant plus que la Russie serait ouverte à une réinitialisation des relations avec l’Europe de l’Ouest si elle obtient des garanties en Ukraine, avec un nouveau traité de sécurité européen.

Conclusion : le pivot vers la Russie pour un meilleur équilibre européen et mondial

Si la crise en Ukraine en 2014 a aggravé les rivalités géopolitiques entre la Russie et les États de l’OTAN-UE, l’idée de l’Europe continentale de « Lisbonne à Vladivostok », sur des bases nouvelles, n’en deviendrait donc pas moins pertinente face à l’évolution du monde vers la fragmentation géopolitique, la rivalité des puissances et l’émergence des États-civilisations. Il serait judicieux pour la France de redécouvrir l’option d’un pivot vers la Russie, pour contrebalancer cette Europe germano-américaine lorsque le conflit ukrainien aura été surmonté, comme de Gaulle savait le faire dans le contexte bipolaire entre l’URSS et les États-Unis.

Un rapprochement franco-russe sur les questions géostratégiques et géoéconomiques pourrait contribuer à surmonter la fracture en plein cœur de l’Europe avec la Russie. Sur le modèle de l’Europe des nations, il s’agirait d’atteindre un meilleur équilibre géopolitique dans le monde, au niveau pan-européen, mais aussi entre la France et l’Allemagne au sein d’un nouveau triangle franco-germano-russe.

Il n’y a pas de menace d’invasion ou d’offensive nucléaire comme lors de la Guerre froide avec l’URSS. La configuration géopolitique est différente. Le monde n’est plus bipolaire avec deux blocs nucléaires qui se font face. C’est la stratégie géopolitique de Washington d’encerclement de la Russie au moyen des élargissements de l’OTAN qui a provoqué la réaction russe et la guerre en Ukraine. La Russie est fallacieusement présentée comme une menace, y compris nucléaire, alors que la Russie, en intervenant en Ukraine, cherche à éviter que des bases de l’OTAN, alliance hostile, ne s’installent à ses frontières.

En conclusion, pour la France, les avantages géopolitiques d’un pivot vers la Russie sont les suivants :

-une plus grande marge de manœuvre de la France dans un triangle franco-germano-russe et une Europe multipolaire ;

-la relation franco-russe comme rééquilibrage face à un axe germano-américain, qui est resté prioritaire dès les origines du projet européen ;

-l’émergence d’une entente continentale sur l’axe franco-germano-russe, qui donne un poids géopolitique suffisant à une Europe des nations dans un monde multipolaire et multicentré, et ancré dans une civilisation européenne commune ;

-surmonter la fracture européenne avec la Russie pour faire face à l’arc de crise au sud de l’Europe et d’où proviennent les vraies menaces. Pour desserrer l’encerclement de l’Europe entre plusieurs arcs de crise, obligeant les Européens à agir sur plusieurs fronts simultanés qui épuisent leurs ressources, amorcer un pivot vers la Russie serait ainsi une manœuvre stratégique indiquée.

En réintégrant la Russie dans les plans stratégiques, la manœuvre aurait le double avantage d’assurer plus de sécurité aux Européens en modifiant les équilibres externes et d’aborder la question des déséquilibres internes de l’UE, avec l’Allemagne redevenue une puissance centrale qui cherche à devenir la puissance militaire prépondérante dans l’UE.

La formation d’une coalition d’États volontaires serait appropriée pour agréger un poids politique suffisant au sein de l’UE, ou en dehors, afin d’entamer des discussions sur cette nouvelle approche. Sans réforme, l’UE marginalisée pourrait laisser place à d’autres arrangements basés sur des coalitions plus restreintes qui porteraient une volonté géopolitique partagée entre quelques États ambitieux.

Retrouver un équilibre géopolitique avec les États-Unis pour la Russie passe aussi par l’option d’un rapprochement continental en Europe, et non pas seulement par un pivot de la Russie vers l’Asie. Cet objectif est complémentaire de la revendication historique des Français de négocier un meilleur équilibre dans la relation avec les États-Unis, Comme la France est encore considérée par la Russie comme un pays à part, en raison de l’héritage du général de Gaulle mais aussi parce que la France est le seul Etat qui possède encore un potentiel de souveraineté dans l’UE, des synergies franco-russes sont largement sous-exploitées, notamment pour négocier une nouvelle architecture géopolitique européenne. Le conflit en Ukraine est encore un obstacle à cette option et pousse la Russie de plus en plus vers l’Asie. C’est pour cette raison que ce conflit devrait être surmonté, non pas par un soutien croissant à Kiev qui aggrave la situation, mais par la négociation d’une nouvelle architecture géopolitique européenne et eurasienne.

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