Le projet de dissuasion avancée a été proposé par le président français à l’occasion du discours l’Ile longue du 2 mars 2026. Une Déclaration conjointe du Président Macron et du Chancelier Merz a complété cette nouvelle doctrine et propose, selon l’article 4 du traité d’Aix-la-Chapelle, de renforcer leur coopération franco-allemande en matière de dissuasion en réponse à l’évolution des menaces.
Selon cette nouvelle doctrine, La France garde évidemment sa souveraineté sur l’arme nucléaire, le risque de dérive ne se situe pas sur cet aspect. Paris, en s’engageant dans une réflexion pour élargir le parapluie nucléaire à des Etats situés sur le flanc Est européen, avant d’avoir identifié des intérêts géopolitiques partagés de manière approfondie avec ces pays, risque d’aspirer la France dans une aggravation du conflit avec la Russie. En réalité, la France ne partage ni les mêmes intérêts, ni les mêmes finalités européennes que la plupart de ses partenaires de l’UE qui sont les plus opposés contre la Russie, notamment l’Allemagne, mais aussi la Pologne, les pays baltes, la Suède et la Finlande. Le projet français de construire une Europe puissance pour augmenter la marge de manœuvre de la France et non pas un ensemble européen complémentaire mais au final toujours dominé stratégiquement par les Etats-Unis, n’est pas partagé par les autres Etats-membres de l’UE qui ne sont pas souverains.
Les alliances de la France deviennent des alliances à risque dans l’OTAN et l’UE dans la configuration actuelle où l’Allemagne, la Pologne, les pays nordiques et les pays baltes sont en pointe pour faire de la Russie un adversaire et participent du projet de refoulement de la Russie dans ses terres continentales en faisant la promotion de l’élargissement de l’OTAN et de l’UE et cherchent à lui infliger une défaite stratégique. Ce processus risque d’aligner de plus en plus la France sur les priorités des Etats atlantistes hostiles à la Russie et pousse la France à accélérer sa fuite en avant dans un rôle de sous-traitance géopolitique des intérêts des Etats-Unis contre la Russie.
Cette pseudo-doctrine, si elle était mise en œuvre signifierait une diminution de la marge de manouvre de Paris au profit d’un rôle de supplétif des Etats-Unis, aligné sur les doctrines géopolitiques anglo-américaines dont l’objectif est de contrôler et protéger (ici par l’arme nucléaire) le Rimland contre la Russie. Ce processus d’européanisation de la dissuasion française transformerait l’arme nucléaire française pensée initialement pour l’indépendance nationale, en élément complémentaire de l’arme nucléaire américaine et au final, en sous-élément d’une défense de L’Europe contre la Russie, Elle risque donc d’aligner mécaniquement Paris, qui chercherait à être crédible dans ce rôle, sur les priorités anti-russes des Etats européens non souverains. Ceux-ci privilégieront toujours la relation avec Washington au sein de l’OTAN, notamment avec les achats d’armements comme le F35, car ils ne voient en la France qu’une force de réassurance.
Ce concept de dissuasion avancée est à l’opposé de la doctrine gaullienne initiale de la France comme nation d’équilibre et de refus de la politique des blocs, mais aussi de la conception de la dissuasion nucléaire avec des armes atomiques positionnées tous azimuts, c’est à dire dirigées contre les Etats-Unis aussi.
Le général de Gaulle concevait l’arme nucléaire comme une arme de souveraineté vis-à-vis des Etats-Unis, de l’URSS et assurer le rôle de chef de file dans le couple franco-allemand avec une dissuasion tous azimuts. Pour le général de Gaulle, la relation franco-allemande était un moyen de hisser la France comme le chef de file d’une « Europe européenne » indépendante des Etats-Unis et après la disparition du communisme, y inclure la Russie, selon la doctrine d’équilibre, héritière aussi de l’alliance de revers nécessaire à la France pour contrebalancer une Europe germano-américaine.
Ce nouveau projet d’européanisation de la dissuasion, notamment avec l’Allemagne, s’apparente à une doctrine de sous-traitance des intérêts germano-américains par la France, contre une menace Russe qui n’existe pas, l’URSS ayant disparu. Ce projet signifierait une vassalisation de la France au couple germano-américain, et un abandon de l’arme nucléaire comme outil de souveraineté vis à vis des Etats-Unis et d’équilibre géopolitique vis-à-vis de l’Allemagne. La France risque de se positionner de de manière plus marquée à la remorque de pays obsédés par une revanche contre la Russie notamment la Pologne mais aussi l’Allemagne qui veut annexer l’Ukraine à l’UE otanisée, à défaut de l’OTAN. Ce projet accélérerait le déplacement du centre de gravité géopolitique du projet européen vers l’Est au profit de l ’Allemagne et au détriment de la France.
Il est dangereux de mettre en danger la sécurité de la France en cherchant à défendre des pays qui provoquent la Russie. Un scénario ou la Russie menacerait par exemple, à la fois les intérêts vitaux de la Pologne et ceux de la France n’existe pas. Il n’y a pas de menace d’invasion ou d’offensive nucléaire de la part de la Russie, ni contre la France, ni contre les autres Etats européens à l’image des menaces éventuelles issues de l’URSS lors de la Guerre froide. La configuration géopolitique est différente. Le monde n’est plus bipolaire avec deux blocs nucléaires qui se font face. C’est la stratégie géopolitique de Washington d’encerclement de la Russie au moyen des élargissement de l’OTAN qui a provoqué la réaction russe et la guerre en Ukraine. La Russie est fallacieusement présentée comme une menace, y compris nucléaire, alors que la Russie, en intervenant militairement en Ukraine, cherche à éviter que des bases de l’OTAN, alliance hostile, ne s’installe à ses frontières. Si une arme nucléaire était tirée contre la Pologne, hypothèse évidemment totalement farfelue, la France ne riposterait pas contre la Russie en mettant en danger sa propre sécurité. Ce scénario de dissuasion européenne est basé sur des hypothèses non crédibles et donc affaiblissent la dissuasion française.
En mettant sa dissuasion nucléaire au service d’une doctrine de sous-traitance géopolitique des intérêts de Washington dans le Rimland, la France, se priverait de l’option d’un pivot vers la Russie, pour contrebalancer cette Europe germano-américaine lorsque le conflit Ukrainien aura été surmonté et comme de Gaulle savait le faire dans le contexte bipolaire entre URSS et Etats-Unis. La France n’aura jamais les mêmes intérêts vitaux que la Pologne ou l’Allemagne. Cette dissuasion avancée n’est un instrument pour l’européanisation de la France selon la méthode des petits pas et l’engrenage. La souveraineté stratégique européenne n’existe pas car l’UE ne sera jamais une nation.
Il faut espérer que cette trahison des conceptions du général de Gaulle amène le prochain président français à abandonner ce processus de vassalisation géopolitique de la France et revenir à la doctrine nationale « tous azimuts ».