Du monde unipolaire inauguré dans les Balkans contre la Yougoslavie au monde multipolaire précipité par la guerre en Ukraine
Comprendre la nouvelle configuration inaugurée par le conflit en Ukraine et qui marque la fin de l’ordre géopolitique occidental nécessite de revenir au démantèlement de la Yougoslavie.
Les interventions de l’OTAN en Ex-Yougoslavie ont inauguré le monde unipolaire américain
Rétrospectivement, les guerres qui se sont succédé dans les années 90 lors de la dissolution de la Yougoslavie peuvent être comprises comme le champ de manœuvre de l’ordre spatial unipolaire imposé aux Européens par Washington. Aujourd’hui, il est remis en cause dans le conflit en Ukraine par Moscou.
Le processus actuel d’otanisation de l’Union européenne (UE) à l’occasion de la guerre en Ukraine, c’est-à-dire l’UE sous le contrôle croisant de Washington du fait de sa complémentarité avec l’OTAN, a en réalité démarré dès les guerres en ex-Yougoslavie avec les opérations militaires de l’OTAN en Bosnie (1995) et au Kosovo (1999), Ces interventions ont constitué le laboratoire géopolitique du projet d’ordre géopolitique unipolaire de Washington et ses alliés, Berlin en particulier. Cet ordre spatial euro-atlantiste inauguré par la destruction de la Yougoslavie trouve sa limite aujourd’hui avec la crise en Ukraine.
Pour comprendre la crise actuelle en Ukraine, il est donc nécessaire de se pencher sur les conséquences géopolitiques des guerres en ex-Yougoslavie. Sur le théâtre yougoslave, Berlin et Washington furent les principales capitales extérieures à la Yougoslavie à l’origine de l’aggravation de la crise et de l’escalade du conflit en concordance avec leurs intérêts géopolitiques. Paris, en raison de sa priorité géopolitique accordée au couple franco-allemand dans le cadre de la négociation du traité de Maastricht (signé le 7 février 1992), s’est aligné sur les priorités germano-américaines et n’a pas privilégié l’option alternative de réactiver son alliance historique avec la Serbie qui avait cours lors de la Première guerre mondiale. Le Royaume-Uni a suivi une voie similaire en raison de sa relation spéciale avec les États-Unis. La Russie, affaiblie à la suite de la dissolution de l’URSS, n’a pas pu s’opposer aux priorités géopolitiques de Berlin et Washington et de leur instrument, l’OTAN.
Les interventions militaires successives de l’OTAN en ex-Yougoslavie ont permis par la suite d’inaugurer un processus d’élargissement de l’OTAN et de l’UE, et donc une expansion de l’espace euro-atlantique sous direction de Washington dans l’espace de l’ex-Yougoslavie. La Croatie, la Macédoine du Nord, le Monténégro et la Slovénie sont désormais membres de l’OTAN. La Bosnie et le Kosovo aspirent à l’adhésion, mais la Serbie n’a pas demandé à entrer dans l’OTAN, ni la République serbe de Bosnie.
La cause du conflit en Ukraine est l’expansion euro-atlantiste, dans le prolongement de son expansion en Ex-Yougoslavie
Revenons au conflit en Ukraine. Sa cause principale réside aussi dans le projet d’extension de l’espace euro-atlantiste (élargissement de l’OTAN et de l’UE) dans l’espace de l’ex-URSS, notamment en Ukraine et au détriment de la Russie, après l’expansion euro-atlantiste au détriment de l’ex-Yougoslavie. Aujourd’hui la représentation géopolitique dominante en Allemagne est celle d’une occidentalisation de l’Ukraine, c’est-à-dire son orientation vers l’espace euro-atlantique selon les priorités germano-américaines. Pour les États-Unis, l’objectif est de détacher l’Ukraine de la Russie selon la doctrine Brzezinski. Toutefois, à la grande différence des conflits en ex-Yougoslavie, la Russie est aujourd’hui redevenue la puissance centrale de l’Eurasie et ne tolère plus l’élargissement sans limite de l’espace euro-atlantique dans son étranger proche (la Finlande et la Suède font déjà de facto partie de l’espace euro-atlantique et n’ont jamais fait partie de l’URSS).
Comme les interventions de l’OTAN dans les Balkans ont joué en effet un rôle fondamental pour la mise en œuvre de l’ordre spatial unipolaire et son corolaire, la création ex-nihilo de nouveaux États comme la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo sur les décombres de l’ordre ancien, il n’est donc pas surprenant que cet épisode soit pris comme référence dans les controverses à propos de la guerre en Ukraine, en rapport avec l’interprétation du droit international. La référence faite par Moscou à l’opération de l’OTAN au Kosovo en 1999 pour justifier son intervention en Ukraine, sert de miroir à l’opération militaire spéciale en Ukraine. Cette argumentation accompagne le passage à l’ordre spatial et géopolitique multipolaire favorisé par la Russie qui se surimpose à celui inauguré par les interventions de l’OTAN en ex-Yougoslavie inaugurant la suprématie des États-Unis dans les Balkans et en Europe pendant la période précédente.
La crise en Ukraine fait en effet écho du point de vue légal à la crise au Kosovo, où une interprétation unilatérale du droit international avait été imposée par les États membres de l’OTAN. Aujourd’hui, comme il n’y a pas accord sur l’ordre spatial et géopolitique entre grandes puissances, il ne peut y avoir accord sur l’interprétation du régime normatif international, selon l’idée force de Carl Schmitt dans son ouvrage Le Nomos de la Terre publié en 1950. En absence d’un consensus multilatéral, il n’y a donc plus que des interprétations unilatérales du droit. Ce no man’s land juridique est avant tout la conséquence de l’interprétation unilatérale et du non-respect du droit international par les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN lors ses crises précédentes : l’opération de l’OTAN au Kosovo en 1999, mais aussi l’invasion de l’Irak en 2003.
Les principes de la charte des Nations Unies, le droit des peuples à l’autodétermination, mais aussi l’intégrité territoriale des États, ont été instrumentalisés en fonction des intérêts géopolitiques des États-Unis et leurs alliés de l’OTAN durant leur période de domination mondiale (le moment unipolaire) après la disparition de l’URSS. Les États-Unis ont bien précisé à la suite de l’opération militaire de l’OTAN contre la Yougoslavie que le principe d’intégrité territoriale des États n’empêchait pas la sécession d’un territoire dans le cas du Kosovo. Cette argumentation renforce aujourd’hui logiquement l’argumentaire de la Russie pour légitimer les changements de frontières en Ukraine.
L’intervention russe en Ukraine remet en cause l’ordre unipolaire issu des guerres en Ex-Yougoslavie et accélère l’ordre multipolaire
La Russie, en intervenant militairement, donne aussi un coup d’arrêt à l’expansion euro-atlantiste en Ukraine dont le territoire se réduit inexorablement au bénéfice de la Russie. Cette intervention a aussi provoqué une accélération de l’évolution de l’ordre mondial à son avantage vers une configuration multipolaire, y compris en Europe, notamment dans les Balkans, remettant définitivement en cause l’ordre géopolitique issu des interventions de l’OTAN en ex-Yougoslavie. Il est donc fort à parier que le plan d’absorption des Balkans occidentaux dans l’espace euro-atlantique deviendra non seulement plus difficile, mais cet espace, nous l’observons déjà, redevient un théâtre confrontation majeur entre la Russie et l’axe Washington/OTAN/UE.
Le scénario d’une négociation entre Washington et Moscou (et selon les exigences de la Russie, pas d’OTAN et fragmentation territoriale de l’Ukraine) pour stopper la crise en Ukraine qui aggrave inéluctablement la défaite de l’Occident est aussi un scénario attendu avec Donald Trump président. L’enjeu sera de chercher à masquer l’humiliation de Washington et ses supplétifs dans ce conflit qu’ils ont provoqué avec les élargissements successifs de l’OTAN, aggravé avec la cobelligérence croissante au profit de Kiev contre la Russie et perdu car Moscou n’a pas reculé vis-à-vis de ses objectifs militaires et géopolitiques.
L’Union européenne et ses Etat membres qui ont soutenu Kiev seront les perdants, quel que soit le scénario, car l’objectif de Washington était de torpiller toute entente continentale sur l’axe Paris-Berlin-Moscou, notamment avec le sabotage de Nord Stream, et il est (temporairement ?) réussi.
Le reflux géopolitique de l’ordre euro-atlantiste et la vassalisation des Européens de l’OTAN et l’UE à Washington
La victoire de la Russie en Ukraine va donc aboutir à un reflux géopolitique de l’OTAN et de l’UE. Le Rimland sous contrôle de Washington tout autour de l’Eurasie, recule depuis le retrait d’Afghanistan et la guerre en Ukraine qui stoppe l’extension de l’OTAN. Frange maritime de l’Eurasie. Le contrôle de cet espace est d’une importance capitale dans le contrôle du Heartland, la masse continentale eurasiatique incarnée par la Russie et la Chine selon les doctrines géopolitiques anglo-américaines.
Le pôle géopolitique euro-atlantique dont Washington est le chef de file et l’OTAN et l’UE, les instruments, ne pourra plus structurer l’Europe orientale et l’Eurasie selon sa vision unipolaire. L’élargissement de l’OTAN ne pourra plus être utilisé comme outil offensif pour l’expansion des États-Unis dans le monde russe sans provoquer un conflit. Le paradoxe est que la Russie ne s‘opposerait probablement pas à l’élargissement de l’UE à l’Ukraine, la Géorgie et la Moldavie, car il affaiblirait l’UE.
Après la défaite des États membres de l’OTAN en Ukraine, c’est un scénario alternatif qui se profile. L’OTAN et l’UE, telles qu’elles fonctionnent aujourd’hui, ne s’élargiront ni à la Géorgie (avec l’échec d’une tentative de coup d’Etat soutenue par l’UE), ni à la Moldavie, ni à l’Ukraine. Le retour d’un tropisme russe est parallèlement perceptible, y compris au sein de l’UE avec la Hongrie et la Slovaquie, mais aussi la Roumanie où le premier tour des élections a été annulé pour écarter un candidat jugé pro-russe.
Ce nouvel ordre géopolitique pourrait déboucher, soit sur la poursuite de la rivalité entre Washington et Moscou, mais contenue, soit une réinitialisation modérée de leurs relations. Ces deux scénarios se feront au détriment des Européens de l’UE, vassalisés à Washington (la seule zone encore coincée dans l’ordre occidental) car ils seront largement écartés des négociations sur la nouvelle configuration, s’ils ne réussissent pas à s’entendre sur une posture géopolitique commune et indépendante des Etats-Unis.
