Résumé
L’analyse développée dans cet article s’articule autour de cinq axes géopolitiques majeurs :
1. Critique de la posture européenne et du TPIY
L’Union européenne et l’OTAN privilégient une grille de lecture strictement juridique et axée sur les droits de l’homme, escamotant la dimension géopolitique des conflits en ex-Yougoslavie . Cette approche se manifeste par la condamnation unilatérale des figures serbes comme le général Mladić et la focalisation exclusive sur Srebrenica, tout en ignorant les massacres commis dans les autres camps . Le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) est perçu comme un instrument de la « puissance des vainqueurs » sous influence occidentale, ayant notamment classé sans instruction approfondie les soupçons de crimes de guerre de l’OTAN lors des bombardements de 1999 .
2. La stratégie du « triple encerclement » et de la fragmentation
Le continuum Washington/Berlin/OTAN/UE poursuit l’objectif d’ancrer les Balkans dans un espace euro-atlantique exclusif et d’affaiblir la souveraineté serbe . Cela s’inscrit dans une logique de « triple encerclement » (de l’Eurasie, des Balkans occidentaux et du monde serbe) visant à couper Belgrade de ses alliés traditionnels (Russie et Chine) . La maintenance d’entités considérées comme artificielles (la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo) ainsi que la séparation du Monténégro ont pour but d’empêcher l’unification de la nation serbe et de lui retirer son accès à la mer .
3. Les « vases communicants » géohistoriques et la question allemande
Alors que la Yougoslavie et la Tchécoslovaquie avaient été créées après la Première Guerre mondiale pour contenir la puissance allemande , l’auteur observe un principe de « vases communicants » géopolitiques : chaque unification de l’Allemagne (notamment en 1990) va de pair avec la fragmentation des constructions étatiques voisines . Berlin et Washington sont désignés comme les principaux orchestrateurs du démantèlement de l’ordre spatial issu du traité de Versailles .
4. Les risques de l’intégration à l’UE pour le monde serbe
L’adhésion à l’UE contraindrait la Serbie à vassaliser sa politique étrangère, à reconnaître de facto le Kosovo et à rompre ses liens avec Moscou . Selon le texte, la Serbie n’y obtiendrait qu’un statut de membre de « seconde zone », subissant une prédation économique, la fuite des cerveaux et une aliénation culturelle imposée par l’idéologie occidentale (« wokisme », société ouverte) . En parallèle, l’auteur affirme que les Serbes de la Republika Srpska possèdent un droit légitime à l’autodétermination et à la réunification nationale, sur le modèle des processus d’unification observés en Allemagne ou en Russie .
5. Alternatives : Diplomatie multivectorielle et « Europe des nations »
Pour préserver son autonomie, la Serbie doit rejeter l’intégration euro-atlantique et adopter une politique d’équilibre multivectorielle . L’article préconise l’émergence d’une nouvelle architecture géopolitique européenne incluant la Russie et fondée sur une « Europe des nations » multipolaire . La France y trouverait un intérêt stratégique en réactivant son alliance historique avec le monde serbe pour contrebalancer le leadership germano-américain
Article
Les protestations de l’Union européenne à propos des funérailles du général serbe Ratko Mladić à Belgrade en Serbie, où de nombreux Serbes qui le considèrent comme un héros se sont rendus pour lui rendre hommage, démontrent que l’UE campe encore sur une lecture idéologique et biaisée de la réalité géopolitique concernant les conflits en ex-Yougoslavie, et que de nombreux Serbes sont en désaccord avec la posture de l’UE vis-à-vis de la Serbie .
La dimension géopolitique de ce conflit est toujours escamotée par l’UE et l’OTAN dans l’affrontement qui les a opposées à la Yougoslavie et aujourd’hui à la Serbie, au profit d’une interprétation juridique et focalisée sur les droits de l’Homme qui entre en contradiction avec la vision patriotique et géohistorique de nombreux Serbes . L’UE entend ainsi faire pression sur la Serbie pour lui imposer sa vision idéologique et géopolitique — la Serbie étant un pays candidat officiel à l’adhésion à l’Union européenne —, dans le contexte de négociations difficiles, notamment sur la question de l’alignement sur la politique étrangère de l’UE contre la Russie et sur celle de l’indépendance du Kosovo, que la Serbie refuse de reconnaître car il fait partie intégrante de son territoire .
Une lecture juridique qui escamote la géopolitique et instaure une partialité flagrante
L’UE dénonce les Serbes qui défendent le général Mladić et contestent le qualificatif de génocide appliqué aux événements de Srebrenica selon sa lecture du droit international interprété par le TPIY . Il faut pourtant rappeler que l’OTAN a mené une campagne militaire contre la Yougoslavie en 1999 sans mandat de l’ONU, puis que les mêmes pays occidentaux (via le TPIY, financé par les Nations unies mais subissant une forte influence occidentale dans sa création et son fonctionnement) ont jugé les protagonistes de ce conflit . Le TPIY n’a d’ailleurs jamais instruit sérieusement l’hypothèse de crimes de guerre de l’OTAN au Kosovo (bombardement de la télévision serbe, du pont de Grdelica, de l’ambassade chinoise) ; malgré des plaintes déposées en ce sens, la procureure Carla Del Ponte a explicitement reconnu avoir classé ce dossier sans instruction approfondie . C’est un déséquilibre réel, documenté, et une critique légitime de l’architecture judiciaire post-conflit . Si l’on va plus loin, le cadre du droit international et des droits de l’Homme fut un instrument idéologique au service du démantèlement de la Yougoslavie et de l’affaiblissement géopolitique de la Serbie, constituant une justification juridique et un habillage masquant les rapports de force géopolitiques . Le droit international reste ici un prolongement de la puissance des vainqueurs . In fine, l’UE utilise le langage des « valeurs européennes » comme l’un des instruments de sa politique d’élargissement, qui sert aussi des intérêts stratégiques (ancrage géopolitique des Balkans, éloignement de la Russie) .
Le processus de destruction de la Yougoslavie pour arrimer la Serbie à l’espace euro-atlantique
Pour comprendre, il faut aussi analyser le processus de destruction de la Yougoslavie dans son entièreté . La condamnation par le TPIY du général Mladić, à la tête des forces serbes de Bosnie, et la qualification du massacre de Srebrenica comme génocide concernent donc les événements en Bosnie en 1995 . Toutefois, la participation de nombreux Serbes aux funérailles de Ratko Mladić peut être interprétée comme une manifestation du patriotisme serbe et un désaccord profond avec l’UE . Ce désaccord porte davantage sur le processus de destruction de la Yougoslavie et, par conséquent, sur la fragmentation du monde serbe promue par les États membres de l’OTAN et l’UE en pointe dans ces conflits — notamment Berlin, Washington et Londres —, que sur le cas précis du massacre de Srebrenica, survenu dans un contexte de massacres généralisés dans tous les camps .
L’UE maintient une lecture du conflit entachée d’un « deux poids, deux mesures » en accusant systématiquement les Serbes et moins leurs adversaires musulmans et croates bosniaques ou albanais de l’UÇK au Kosovo . Reposant sur l’idéologie des droits de l’Homme, cette lecture escamote la dimension géopolitique du conflit, notamment l’agression de l’OTAN contre la Yougoslavie au Kosovo en 1999, qui s’inscrit dans le processus de destruction de la Yougoslavie entamé lors des événements en Bosnie et qui s’est prolongé par la guerre au Kosovo .
L’UE poursuit son objectif de réduire la souveraineté de la Serbie, en synergie avec les intérêts germano-américains, afin d’ancrer la Serbie dans un espace euro-atlantiste exclusif dominé par l’UE et l’OTAN, et d’empêcher Belgrade de mener une politique étrangère multivectorielle préservant des liens avec la Russie, mais aussi avec la Chine . Il a pourtant été dénoncé que l’agression de l’OTAN au Kosovo était basée sur « le plus grand bobard du XXe siècle », selon Le Monde diplomatique . Les pays de l’OTAN ont également soutenu les terroristes albanais de l’UÇK pour détacher le Kosovo de la Serbie lors de la guerre du Kosovo, après avoir soutenu l’indépendance de la Bosnie-Herzégovine dans le cadre du plan de démantèlement de la Yougoslavie . Il faut interpréter cette crise sur la longue durée et ne pas seulement se focaliser sur les massacres commis de part et d’autre, notamment à Srebrenica, comme le fait l’UE .
Héritages géohistoriques : la question allemande et la question serbe
Il faut opérer un retour dans l’histoire pour comprendre comment nous sommes arrivés à la situation actuelle .
Le processus d’« otanisation » de l’UE, c’est-à-dire du projet européen placé sous le contrôle croisé de Washington en vertu de sa complémentarité avec l’OTAN, a en réalité commencé avec les guerres en Yougoslavie et les opérations militaires de l’OTAN en Bosnie-Herzégovine (1995) et au Kosovo (1999) . Ces premières opérations militaires de l’histoire de l’OTAN ont constitué un laboratoire géopolitique pour le projet d’ordre unipolaire de Washington et de ses alliés, Berlin en particulier . Depuis les interventions de l’OTAN dans les Balkans, leurs conséquences — la création ex nihilo d’États tels que la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo — ont joué un rôle fondamental dans la mise en œuvre de cet ordre spatial unipolaire .
En Yougoslavie, les capitales des puissances extérieures responsables de l’aggravation de la crise et de l’escalade du conflit, conformément à leurs intérêts géopolitiques, furent Berlin et Washington . Paris, en raison de la priorité géopolitique accordée au couple franco-allemand dans la négociation du traité de Maastricht, n’a pas réactivé son alliance historique avec la Serbie comme lors de la Première Guerre mondiale, et s’est alignée sur les priorités germano-américaines (Gallois, 2011), tandis que le Royaume-Uni a fait de même en raison de sa relation spéciale avec les États-Unis . La Russie, affaiblie après la dissolution de l’URSS, n’a pas été en mesure de s’opposer aux priorités de Berlin et de Washington et à leur instrument, l’OTAN .
Les idéologies changent, mais les tropismes géopolitiques demeurent . En ce qui concerne les Balkans, l’objectif des Allemands, dans le prolongement de leurs projets de domination des Balkans durant la Première et la Seconde Guerre mondiale (Korinman, 1990), était en réalité de démanteler la Yougoslavie dès les années 1960 (Schmidt-Eenboom, 1995), avec un soutien persistant aux factions séparatistes en Yougoslavie . Pendant la crise yougoslave, Berlin a reconnu unilatéralement la Slovénie et la Croatie en 1991, poussant d’autres membres de la CEE jusque-là réticents, en particulier la France (Stark, 1992), à suivre après ce fait accompli . L’objectif de Berlin était de poursuivre le démantèlement de l’ordre spatial et géopolitique issu du traité de Versailles, mais sous couvert de la CEE et de l’OTAN . En effet, la création de la Yougoslavie et de la Tchécoslovaquie après la Première Guerre mondiale avait été promue et soutenue par les États-Unis, la France et le Royaume-Uni, afin de contenir l’Allemagne en Europe centrale et dans les Balkans .
En Bosnie-Herzégovine, Washington, après avoir soutenu l’unité yougoslave, a changé de position et a contribué à faire échouer les négociations menées sous l’égide des Européens . Le 18 mars 1992, le dirigeant musulman bosniaque Alija Izetbegović, encouragé par Washington, a rejeté le plan Carrington-Cutileiro (Republika Srpska, 2020) pour poursuivre la guerre contre les Serbes de Bosnie . Washington a ensuite soutenu une fédération musulmano-croate (accords de Washington de mars 1994) contre les Serbes de Bosnie-Herzégovine et de Croatie, ce qui a aggravé le conflit et conduit aux accords de Dayton (1995) . Au Kosovo, les États-Unis et l’OTAN sont intervenus pour forcer le retrait des troupes yougoslaves (1999) . Ces interventions successives ont inauguré un processus d’élargissement de l’OTAN et de l’UE, et donc une expansion de l’espace euro-atlantique dans l’ex-Yougoslavie sous la direction de Washington . La Croatie, la Macédoine du Nord, le Monténégro et la Slovénie sont aujourd’hui membres de l’OTAN . La Bosnie-Herzégovine et le Kosovo aspirent à y adhérer ; seule la Serbie n’a pas déposé de candidature . »
Les vases communicants géopolitiques : l’unification allemande va de pair dans l’histoire avec la fragmentation de l’Europe centrale et balkanique
À la fin de la Première Guerre mondiale, la Yougoslavie, la Tchécoslovaquie et la Pologne ont été promues par les États-Unis, la France et le Royaume-Uni comme une ceinture destinée à contenir la puissance allemande et à empêcher l’expansion allemande en Mitteleuropa et dans les Balkans . En 1938, les accords de Munich ont conduit au démantèlement de la Tchécoslovaquie, et en 1940 l’Allemagne a envahi la Yougoslavie et soutenu l’indépendance de la Croatie . Après la Seconde Guerre mondiale, la Yougoslavie et la Tchécoslovaquie ont été reconstituées, mais sous un régime communiste . Avec la réunification allemande de 1990, la Tchécoslovaquie s’est scindée en deux (République tchèque et Slovaquie), tandis que la Yougoslavie s’est de nouveau fragmentée entre 1991 et 2006 .
L’observation géohistorique remarquable est la suivante : chaque fois que l’Allemagne s’est unifiée en un nouvel État, la Yougoslavie s’est décomposée, selon un principe de vases communicants géopolitiques . Il ne s’agit ni du hasard ni d’un phénomène géopolitique naturel . Berlin a été impliquée dans l’orchestration de la destruction de la Yougoslavie en particulier (Schmidt-Eenboom, 1995), afin de promouvoir un ordre spatial fragmenté plus favorable à ses intérêts géopolitiques en Europe centrale et dans les Balkans .
Tout changement de frontière est aujourd’hui considéré comme inacceptable par les États membres de l’OTAN et de l’UE . En réalité, plus de 15 000 km de nouvelles frontières sont apparus depuis l’effondrement de l’URSS et la dissolution de la Yougoslavie, alors que la configuration géopolitique est dynamique et conduira probablement à de nouveaux changements de frontières à l’avenir . Les États membres de l’OTAN ont approuvé ces changements de frontières parce qu’ils correspondaient à leurs intérêts géopolitiques . Cependant, ils s’opposent aux changements de frontières provoqués par l’intervention de la Russie en Ukraine, ainsi qu’au rejet par la Serbie de la perte du Kosovo et au processus d’indépendance de la République serbe de Bosnie .
Le sens de l’histoire est aussi la réunification et l’unification des territoires historiques des entités nationales . La réunification allemande a inauguré cette nouvelle dynamique en 1990, suivie du processus de réunification russe après l’effondrement de l’URSS en 1991, avec le retour de la Crimée à la Russie en 2014, puis du Donbass et des territoires de Novorossia en septembre 2022, chacun validé par référendum . Il n’y a donc aucune raison de refuser ce processus à la nation serbe, mais les obstacles géopolitiques demeurent, ce processus allant à l’encontre des intérêts du continuum Washington/Berlin/OTAN/UE .
L’UE et l’OTAN, obstacles à un règlement équitable dans les Balkans
Dès lors que l’OTAN et l’UE défendent un ordre spatial euro-atlantiste exclusif issu de la période unipolaire depuis l’effondrement de l’URSS et de la Yougoslavie, en rejetant un monde multipolaire, les nations des Balkans n’ont d’autre choix que de vassaliser leur politique étrangère, à l’opposé d’une doctrine multivectorielle conforme à la vision multipolaire, qui leur est refusée . Un ordre équitable n’est pas non plus possible, puisque la vocation de la Serbie est de se conformer aux priorités de l’ordre euro-atlantique, et donc de rompre avec ses alliances traditionnelles, en particulier avec la Russie mais aussi avec la Chine .
L’UE et l’OTAN ne peuvent pas non plus accepter la dissolution des entités créées pour imposer ce nouvel ordre spatial unipolaire . Accepter la dissolution de la Bosnie, résultat des accords de Dayton, ou du Kosovo, signifierait l’effondrement de tout le récit de l’UE et de l’OTAN, ainsi que de deux décennies de politiques menées dans les Balkans visant à élargir cet espace et à imposer la vision de la démocratie libérale . L’objectif demeure de repousser la Russie et la Chine hors des Balkans, ainsi que la Turquie — mais dans une moindre mesure pour cette dernière, car étant membre de l’OTAN, sa présence reste acceptable . La Bosnie et le Kosovo, les deux entités artificielles que l’OTAN et l’UE cherchent à cristalliser, ont pour objectif principal d’affaiblir la Serbie en tant qu’entité géopolitique indépendante et son lien historique avec la Russie . La Serbie et la République serbe sont en première ligne entre Washington/Bruxelles et Moscou .
Washington et Bruxelles pourraient chercher à accélérer l’élargissement de l’UE et de l’OTAN dans le but de réorienter les pays candidats loin de la Russie et de la Chine, l’UE se positionnant comme Rimland dans le cadre de la stratégie américaine d’encerclement de l’Eurasie . La priorité de l’UE dans les Balkans occidentaux est d’agir en synergie avec Washington et l’OTAN pour contrer la Russie, et non d’intégrer la Serbie, la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo dans une stratégie géopolitique conçue pour faire de l’UE une puissance géopolitique indépendante ou pour promouvoir le renforcement ou la renaissance nationale des pays candidats .
Quelles conséquences pour le monde serbe ?
Dans ce contexte géopolitique, les États des Balkans occidentaux ont-ils un intérêt géopolitique à rejoindre l’UE, voire l’OTAN ? Pour des pays comme la Serbie et la Republika Srpska (entité serbe de Bosnie), qui ne sont ni dans l’UE ni dans l’OTAN et cherchent à préserver leur autonomie, la situation deviendra inévitablement tendue, car une pression considérable sera exercée sur eux pour qu’ils choisissent leur camp . Si la Serbie cherche à rejoindre l’UE, voire l’OTAN, Belgrade se retrouverait de facto placée au service des priorités euro-atlantiques contre la Russie et la Chine, tandis que la Turquie poursuit son entrisme dans les Balkans car elle est membre de l’OTAN et reste utile pour déstabiliser la Russie dans les théâtres où elle est présente (Balkans, Caucase, Asie centrale, etc.) . Il existe un risque que les Balkans redeviennent un théâtre de guerres hybrides entre la Russie, les États-Unis et leurs alliés . Dans le contexte des rivalités géopolitiques systémiques actuelles, la Serbie risque de perdre sa marge de manœuvre, et pour la Republika Srpska au sein de la Bosnie-Herzégovine, la pression serait encore plus forte .
Le triple encerclement géopolitique
La situation géopolitique actuelle dans les Balkans se caractérise par des configurations imbriquées, avec une stratégie de triple encerclement de l’Eurasie, des Balkans occidentaux et du monde serbe par l’OTAN . Dans le cadre de la grande stratégie de Washington visant à encercler l’Eurasie et à transformer l’Europe en Rimland contre la Russie, la stratégie géopolitique d’encerclement des Balkans occidentaux et de la Serbie par le continuum Washington/Berlin/OTAN/UE se poursuit à l’échelle régionale . L’objectif du maintien d’une Bosnie-Herzégovine unie est simultanément de détacher la Republika Srpska de la Serbie et, combiné à l’indépendance du Kosovo, d’empêcher l’unification de la nation serbe . Cela s’inscrit dans la stratégie germano-américaine d’encerclement de la Serbie pour empêcher le retour de la Russie dans les Balkans . Selon le scénario de pression et de domination croissantes de Washington/Berlin/OTAN/UE, l’objectif ultime est ensuite d’absorber les différents États des Balkans occidentaux dans l’UE et l’OTAN, une fois réussie la politique de balkanisation de la Yougoslavie, après avoir séparé le Monténégro de la Serbie afin de couper l’accès de la Serbie à la mer .
Bruxelles, soutenue par la France et l’Allemagne (Euractiv, 2022), pousse à la normalisation des relations entre Belgrade et Pristina, ce qui conduirait à la reconnaissance de facto du Kosovo . L’UE exige également que Belgrade applique des sanctions contre la Russie, afin de rompre ses liens historiques avec elle . L’objectif est également d’éloigner la Republika Srpska de la Serbie et de la Russie, afin de torpiller tout contrepoids à la suprématie de Washington et de ses alliés de l’OTAN . La Serbie, qui réalise plus de 60 % de son commerce avec l’UE, fait l’objet d’un chantage visant à modifier ses alliances .
En raison de la priorité accordée à l’Ukraine et à la Moldavie dans les programmes de financement dits de préadhésion, mais aussi pour la reconstruction en faveur de Kiev, l’intérêt pour la Serbie et la Republika Srpska de rejoindre l’UE est limité . Dans l’UE telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, la Serbie et la Bosnie-Herzégovine n’obtiendraient qu’un statut d’États membres de seconde zone (moins de financements mais prédation économique et colonisation sociétale par l’UE — « wokisme », société ouverte, absence de frontières, immigration —, très peu de poids politique — pas de commissaire européen, peu de poids au Conseil et au Parlement européen, aucun poste important au sein de l’UE —, et des périodes de transition destinées à réduire les financements et les importations de produits fabriqués en Serbie) . Les investissements de l’UE risquent d’être monopolisés par une oligarchie et de ne bénéficier qu’à une minorité, accélérant la destruction de l’économie nationale dans le cadre d’un processus de colonisation économique qui verrait le pays subir une fuite des cerveaux de ses diplômés vers l’Occident (comme dans les États d’Europe centrale membres de l’UE) . Les réformes sociétales (société ouverte), à l’instar de l’Occident, dissoudront l’identité serbe dans un processus d’occidentalisation conduisant à une aliénation culturelle croissante .
La Bosnie-Herzégovine ne sera jamais une nation, car les différentes entités qui la représentent ne peuvent fusionner tout en préservant leurs identités géopolitiques et leurs cartes mentales très différentes . La Bosnie-Herzégovine est un État artificiel résultant du démantèlement de la Yougoslavie . Une fois que les membres de l’OTAN eurent fragmenté la Yougoslavie au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, il n’y avait aucune raison de refuser ce même droit aux Serbes de Bosnie, mais les intérêts géopolitiques atlantistes ont prévalu . Les citoyens de la Republika Srpska ont un droit légitime à l’autodétermination .
S’agissant du processus de réunification ou d’unification nationale, la volonté des Russes du Donbass et des autres entités de Novorossia de se réunifier avec la Russie, et celle des Serbes de Bosnie de se réunifier avec la Serbie, peuvent être considérées comme légitimes . Cependant, l’UE et l’OTAN demeurent des obstacles, d’autant plus que l’UE perdrait tout crédit si les frontières venaient à changer et si les entités artificiellement construites en Bosnie et au Kosovo s’effondraient .
Une approche multivectorielle alternative pour la Serbie
Si la Serbie et la Republika Srpska veulent préserver leur indépendance, il serait plus sage qu’elles restent en dehors des alliances euro-atlantiques et poursuivent une politique d’équilibre géopolitique et de diplomatie multiforme . Comme alternative, la Serbie pourrait promouvoir des coalitions multiples, bilatérales ou plus larges, avec des liens plus étroits avec certains pays tels que la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Autriche ou la Hongrie, selon l’objectif à atteindre .
Le danger est toutefois que l’OTAN, ne pouvant plus être utilisée comme un moyen offensif d’élargissement de l’espace euro-atlantique, devienne au contraire très agressive dans les zones sous son contrôle, comme les Balkans . La Russie est en première ligne en Ukraine, et Washington et ses alliés de l’OTAN cherchent à ouvrir d’autres fronts contre Moscou, notamment dans les Balkans, mais aussi en Géorgie, en Asie centrale et au Moyen-Orient . Pour favoriser l’issue la plus favorable aux Européens souhaitant éviter le scénario d’un conflit permanent accélérant la dérive de l’UE vers un statut périphérique, il faut éviter une nouvelle guerre froide et promouvoir une nouvelle architecture géopolitique européenne incluant la Russie, ce qui serait judicieux pour les nations européennes .
Après des années d’abandon et de dissolution de ses liens historiques avec les Balkans, en raison d’un alignement sur un couple franco-allemand exclusif, mais de plus en plus asymétrique en faveur de Berlin et d’un atlantisme exclusif au sein d’une Europe germano-américaine, il serait dans l’intérêt de la France, selon un renouveau de la notion de puissance d’équilibre, de renouer avec le monde serbe — aujourd’hui divisé entre la Serbie, la République serbe de Bosnie et le Kosovo —, afin de promouvoir un meilleur équilibre géopolitique dans les Balkans, mais aussi en Europe et dans le monde .
Si le scénario d’une acceptation de facto de la multipolarité par le continuum Washington/Bruxelles se concrétise, à l’image de la France selon la vision gaulliste, le monde serbe bénéficierait également de la perspective d’une nouvelle architecture géopolitique européenne, fondée sur la vision d’une Europe des nations, comme alternative à l’intégration dans le système euro-atlantique en crise . Dans cette configuration, les différentes entités fragmentées du monde serbe — la Serbie, la Republika Srpska et les Serbes du Kosovo — disposeraient d’une plus grande marge de manœuvre pour se rapprocher, voire se réunifier, à l’instar d’autres grandes nations européennes telles que l’Allemagne et la Russie .

Aron R. (1962), Peace and war between nations. (Paix et guerre entre les nations), Calman-Levy, 2004, p. 187
Brzezinski Z. (1997). The Grand Chessboard: American Primacy and Its Geostrategic Imperatives ( (French version : Le grand échiquier, l’Amérique et le reste du monde), Bayard 1997, 275 p
Cour internationale de Justice. (2009). https://www.google.com/search?q=www.icj-icc.org+Kosovo+Question+pos%C3%A9e+par+M.+le+juge+Koroma+Il+a+%C3%A9t%C3%A9+affirm%C3%A9+que&client=firefox-b-d&sxsrf=ALiCzsbYDDHKp9u4S4zAJ85zqoZI1DHB_A%3A1665324042857&ei=CtRCY_nuM6zikgW00JKoCw&ved=0ahUKEwj5m4rAp9P6AhUssaQKHTSoBLUQ4dUDCA0&uact=5&oq=www.icj-icc.org+Kosovo+Question+pos%C3%A9e+par+M.+le+juge+Koroma+Il+a+%C3%A9t%C3%A9+affirm%C3%A9+que&gs_lcp=Cgdnd3Mtd2l6EAM6CggAEEcQ1gQQsAM6BQgAEKIEOgcIABAeEKIESgQIQRgASgQIRhgAUKEGWLEQYM0XaAFwAXgAgAGqAYgBkAKSAQMwLjKYAQCgAQGgAQLIAQjAAQE&sclient=gws-wiz
Euractiv (2022), Macron, Scholz’s aides head to Belgrade, Pristina in new diplomatic push, https://www.euractiv.com/section/politics/short_news/macron-scholzs-aides-head-to-belgrade-pristina-in-new-diplomatic-push/
European Council (2022a), Political agreement on principles for ensuring a functional Bosnia and Herzegovina that advances on the European path, https://www.pressclub.be/press-releases/european-council-political-agreement-on-principles-for-ensuring-a-functional-bosnia-and-herzegovina-that-advances-on-the-european-path/
European Council, (2022b), A Strategic Compass for a stronger EU security and defence in the next decade, https://www.consilium.europa.eu/fr/press/press-releases/2022/03/21/a-strategic-compass-for-a-stronger-eu-security-and-defence-in-the-next-decade/
Florian L. ( 2014). The great theorists of geopolitics. (les grands théoriciens de la géopolitique), Belin, 2014
Franc C. (2018). Histoire militaire – Le Traité de Brest-Litowsk : ses clauses et ses conséquences. Revue Défense Nationale 2018/2 (N° 807), pages 121 à 123 https://www.cairn.info/revue-defense-nationale-2018-2-page-121.htm
Foucher Michel (2011) La bataille des cartes, Analyse critique des visions du monde, 2011, 192p
Gallois, P.M, (2011), Tragédie yougoslave : L’Europe, les États-Unis, la Russie et la Yougoslavie, Theatrum Belli. https://theatrum-belli.com/tragedie-yougoslave-leurope-les-etats-unis-la-russie-et-la-yougoslavie-par-le-general-pierre-marie-gallois/
Halimi S, Rimbert P. (2019). Le plus gros bobard de la fin du XXe siècle. Le Monde Diplomatique. https://www.monde-diplomatique.fr/2019/04/HALIMI/59723
Kennan G. F. (1997). A Fateful Error, New York Times. 5 Febrary.1997. Available at https://www.nytimes.com/1997/02/05/opinion/a-fateful-error.html
Los Angeles Times. (1997), NATO Expansion Would Be an Epic ‘Fateful Error’ . Caroll E. https://www.latimes.com/archives/la-xpm-1997-jul-07-me-10464-story.html
New York Times (1997). A Fateful Error. Kennan G. F. 5 Febrary.1997. https://www.nytimes.com/1997/02/05/opinion/a-fateful-error.html
Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. France. (2022), La Communauté politique européenne. https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/politique-etrangere-de-la-france/la-france-et-l-europe/la-communaute-politique-europeenne/
Orford A (2021). Regional Orders, Geopolitics, and the Future of International Law, Current Legal Problems, Volume 74, Issue 1, 2021, Pages 149–194, https://doi.org/10.1093/clp/cuab005,11 October 2021
https://academic.oup.com/clp/article/74/1/149/6386394
Michel Korinman M. (1990). Quand l’Allemagne pensait le monde, Fayard , 1990, 412 p.
Mitchell A.W (2018). Assistant Secretary of State for European and Eurasian Affairs. Mitchell’s Heritage Speech, Anchoring the Western Alliance U.S. Embassy Tallinn | 7 June, 2018. https://ee.usembassy.gov/a-s-mitchells-speech/ (accessed : 01.02.2023)
New York Times. (1992, ). U.S. Strategy plan calls for insuring no rivals develop.
, https://www.nytimes.com/1992/03/08/world/us-strategy-plan-calls-for-insuring-no-rivals-develop.html
Republika Srepska (2020),The concluding report of the independent international commission of inquiry on the suffering of Serbs in Sarajevo between 1991 and 1995. 1419 p. https://www.incomfis-sarajevo.org/
Schmidt-Eenboom E (1995). Der Schattenkrieger, Klaus Kinkel und der BND. Econ, 1995
Schmitt C (2012), Le nomos de la terre, Présenté par Peter Haggenmacher PUF, 2012, 368 p.
Stark H. (1992). Dissonances franco-allemandes sur fond de guerre serbo-croate. In: Politique étrangère, n°2 – 1992 – 57ᵉannée. pp. 339-347. www.persee.fr/doc/polit_0032-342x_1992_num_57_2_4128
Thomann P.E. (2022), Le conflit Ukraine-Russie et la rivalité géopolitique franco-allemande. Centre français de recherche sur le renseignement (Cf2r), Tribune libre N°114, octobre 2022 https://cf2r.org/tribune/le-conflit-ukraine-russie-et-la-rivalite-geopolitique-franco-allemande/
Thomann P. E., (2015) « Le couple franco-allemand et le projet européen : représentations géopolitiques, unité et rivalités », 2014, 660 p. 75 cartes, l’Harmattan.
Thomann P.E. (2013). Russia and the European Union: the missing link in defense and security ( Russie et Union européenne : le chaînon manquant en matière de défense et sécurité) Revue défense nationale, n° 762, Été 2013. p. 127-134
Thomann P.E. (2008). Russia-Georgia: first war of the multipolar world. (Russie-Géorgie : première guerre du monde multipolaire) Revue défense nationale n° 712. Octobre 2008. p. 34-40, Available at https://www.defnat.com/e-RDN/vue-article.php?carticle=4606