http://www.eurocontinent.eu/wp-content/themes/eurocontinent

Bilan géopolitique du conflit au Haut Karabagh : le grand jeu des puissances

Nouvelle configuration géopolitique et effondrement de l’ordre juridique issu du monde unipolaire

Comment donner un sens à ce conflit ? Il faut le replacer dans la configuration géopolitique mondiale émergente, c’est à dire l’évolution de l’ordre géopolitique. Le droit international n’a pas beaucoup d’utilité pour comprendre la situation mis à part la manière dont il est instrumentalisé par les puissances rivales.

La guerre au Haut-Karabagh confirme que les frontières en Eurasie changent et se déplacent à nouveau, car depuis la fin du monde bipolaire, un processus de dégel des territoires s’est mis en mouvement avec l’émergence du monde multipolaire. Nous assistons au retour des guerres de conquêtes territoriales, liés aux enjeux de rivalités des puissances à l’échelle mondiale, avec ajustement entre zones d’influences par la guerre par proxy. Le monde se fragmente et ouvre la voie à une recomposition des territoires. La fragmentation géopolitique du monde avec le nouveau tracé des fronts mouvants et lignes rouges entre grandes puissances se renforce inexorablement. Il ressemble de plus en plus au monde tel qu’il fonctionnait avant la deuxième guerre mondiale.

Le droit international ne peux pas être légitime sans ordre spatial (référence à Carl Schmitt). Cela signifie que les résolutions des Nations Unies sur le Haut-Karabagh ainsi que le groupe de Minsk, reflets de la période unipolaire marquée par l’affaiblissement de la Russie après la chute de l’URSS, sont obsolètes depuis longtemps. Cela vient d’être acté par la nouvelle situation géopolitique, c’est à dire un nouvel ordre spatial, ouvrant la voie à un nouveau régime juridique encore inconnu.

La guerre au Haut-Karabagh a été préparée depuis longtemps par l’Azerbaïdjan et la Turquie, et toutes les puissances étaient au courant. Mais chacune estimait pouvoir en retirer au final un avantage géopolitique.

Selon l’accord pour un cessez-le feu du 9 novembre entre les belligérants militaires, l’Arménie et l’Azerbaïdjan sous la férule de la Russie, les effets sont asymétriques. Dans leur entreprise de conquête, les Azéris n’obtiennent pas la totalité du Haut-Karabagh mais les territoires qu’ils ont reconquis militairement et les territoires adjacents qui servaient de zone tampon pour les Arméniens. Le Haut-Karabagh se voit dépecé de plus des trois-quarts de ses possessions territoriales avant le conflit au profit de l’Azerbaïdjan, territoires qui font tous partie de l’Arménie historique. Les populations de ces territoires ont fuit, ce qui équivaut à une épuration ethnique définitive car il est douteux qu’elles reviennent. Par contre les Azerbaïdjanais qui ont aussi subit une épuration ethnique de la part des Arméniens après la guerre de 1994 sont supposés réinvestir ces zones.   

On revient probablement au conflit gelé en ce qui concerne la portion congrue du Haut-Karabagh qui va rester aux Arméniens. Son statut n’est pas encore précisé.  

Au delà des enjeux du conflit régional entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, le conflit constitue une étape importante de la confrontation entre les grandes puissances et leurs projets géopolitiques antagonistes, principalement la Turquie, la Russie, sans oublier l’Iran et Israël, et de manière moins explicite, les États-Unis, l’UE et l’OTAN pour la constitution de zones d’influences sur le continent Eurasien

C’est l’heure du bilan provisoire après  l’accord du 9 novembre pour cesser les combats entre l’Arménie, l’Azerbaïdjan sous le parrainage de la Russie,

La Russie étend son empreinte territoriale pour endiguer les pressions géopolitiques extérieures selon une stratégie de contre-encerclement

Premier enseignement, face à la pression de la Turquie qui est membre de l’OTAN, c’est un élément important à souligner, la Russie a rétablit sa primauté sur le Caucase du Sud, qui fait partie de son étranger proche. la Russie impose un accord dont elle est le seul garant, elle écarte la Turquie d’un rôle explicite, s’installe avec des observateurs militaires sur le territoire stratégique du Haut-Karabagh, et le président arménien risque de tomber au profit d’un gouvernement plus favorable à la Russie.

Sur les temps plus longs, après avoir gagné la guerre en Tchétchénie (1999-2000) qui menaçait son intégrité territoriale, la Russie poursuit son retour inexorable sur ses anciens territoires de la Russie tsariste, après l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie (guerre Russie-Géorgie 2008), la Crimée réunifiée avec la Russie à la suite du changement de régime à Kiev (2014) et désormais avec l’arrivée des troupes russes au Haut-Karabagh (les Russes ont proposé cette solution à différentes étapes historiques du conflit) sur un territoire de facto arménien, mais légalement en Azerbaïdjan. Il ne s’agit pas d’une reconquête impériale, ni de la restauration d’une URSS réincarnée, mais de la défense ciblée des intérêts de sécurité de la Russie dans son étranger proche, sous la pression des puissances extérieures.

Le continuum territorial des crises simultanées  actuelles ou gelées aux frontières de la Russie (Biélorussie, Donbass en Ukraine, Trandnistrie en Moldavie, Abkhazie /Ossétie du Sud en Géorgie, et Haut-Karabagh entre Arménie et Azerbaïdjan) forment un arc de crises  qui sont exploitées et renforcées par les puissances extérieures, principalement les Etats-Unis et ses alliés du  front oriental OTAN, qui agissent  par Etats-pivots interposés (la Pologne la Turquie) ou directement pour encercler, contenir, et si possible repousser la Russie dans ses terres continentales. La Russie réagit à cette pression géopolitique par la préservation d’avant-postes qui lui permettent de rétablir un certain équilibre.        

La Russie, du fait de sa reconnaissance de jure ou de facto des territoires séparatistes et de son empreinte territoriale militaire sur ces territoires, bloque l’adhésion éventuelle à l’OTAN de la Géorgie, de l’Ukraine, de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan (pas à l’agenda, pour les deux derniers mais à long terme, mieux vaut être prudent).

La Russie a empêché une défaite totale de l’Arménie au Haut-Karabagh. Les Russes ne pouvaient pas accepter une invasion complète du Haut-Karabagh. Cela aurait été interprétée comme un affaiblissement de la Russie, et de facto de l’OTSC (même si juridiquement, il n’y a que le territoire de l’Arménie stricto sensu qui était concerné par les accords de défense avec  la Russie, puisque l’Arménie, n’a elle même pas reconnu officiellement l’Etat autoproclamé du Haut-Karabagh, pour en faire une carte de négociation avec L’Azerbaïdjan), et un gain trop important pour l’Azerbaïdjan, mais aussi pour la Turquie. Cette évolution aurait ensuite été exploitée dans la guerre de communication que les adversaires atlantistes mènent en permanence contre la Russie. Cela aurait aussi ouvert la voie à d’autres déstabilisations et avancées turques, avec la complaisance, voire le feu vert des Etats-Unis et l’ OTAN.

Face à l’impossibilité des parties à s’entendre sur la mise en oeuvre des propositions du groupe de Minsk sur la table de négociation depuis des années (retour des zones tampons adjacentes au Haut-Karabagh à l’Azerbaïdjan en échange d’un processus de détermination sur le statut du Haut-Karabagh), les Russes ont adopté une posture de prudence qui était la seule posture réaliste. En choisissant leur camp de manière claire, les Russes auraient non seulement perdus leur position de médiateurs, mais aussi risqué de voir l’Azerbaïdjan se rapprocher plus encore des Turcs, voire l’OTAN à plus long terme. Lorsque les Azerbaïdjanais furent sur le point de conquérir tout le territoire du Haut-Karabagh et après la perte d’un hélicoptère russe dans des conditions obscures, les Russes ont poussé à un accord lorsque la situation était mûre après l’échec des trois cessez le feu précédent.

En conséquence, selon l’accord approuvé le 9 novembre, la Russie peut désormais déployer des troupes d’interposition au Haut-Karabagh, en plus de ses bases en Arménie, avant-postes vis à vis de la Turquie et le corridor énergétique stratégique promu par les Etats-Unis sur l’axe Bakou -Tbilissi-Ceyhan. Les forces russes s’installent donc aussi sur le territoire considéré comme légal par les Nations Unies et l’Azerbaïdjan. L’Arménie surtout, mais l’Azerbaïdjan aussi, vont devenir plus dépendants de la Russie, et la Géorgie restera bridée dans son rapprochement vers l’OTAN et l’UE.

En vertu de l’accord du 9 novembre, un corridor de transport reliant l’Azerbaïdjan à l’enclave du Nakhitchevan (avec prolongement à la Turquie), revendication de Bakou pour avoir une continuité territoriale mais aussi d’Ankara pour avoir un accès à la mer Caspienne sera établit. Pour la continuité territoriale entre l’Arménie et le Haut-Karabagh, le corridor de Latchin sera maintenu mais déplacé en raison de la perte de la ville de Chouchi par les Arméniens. Ces deux corridors seront supervisés par des forces russes d’interposition. Les Russes vont donc contrôler toutes les voies stratégiques des uns et des autres.

La Turquie renforcée dans le Caucase du Sud mais endiguée par la Russie

La nouvelle configuration géopolitique  n’implique pas clairement de nouveau condominium russo-turc dans le Caucase du Sud, à l’image du processus d’Astana en Syrie, revendication turque, même si la Turquie a renforcé son influence en Azerbaïdjan.

La Turquie, soutien politique et militaire de l’Azerbaïdjan, et donc en expansion géopolitique après ses opérations militaires sur les territoires Libyen et Syriens, renforce son statut de puissance régionale incontournable.

 Elle a été pourtant (temporairement ?) endiguée par la Russie dans le Caucase du Sud par rapport à ses ambitions initiales.  

On peut penser que L’Etat-major Turc fut le commandant en chef d’une partie des opérations (leading from behind) pour l’offensive turco-azérie au Haut-Karabagh ainsi que fournisseur de mercenaires islamistes provenant de Syrie et d’armements, notamment des drones.

La Turquie souhaitait être incluse officiellement dans le format de négociation pour le cessez-le-feu  et la période post-conflit. Elle a pourtant été écartée formellement de l’accord du 9 novembre signé entre la Russie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan, puisqu’elle n’est pas signataire, même si une négociation en coulisses entre Russie et Turquie a vraisemblablement eu lieu.

Comme la Turquie est membre de l’OTAN et que le Haut-Karabagh est dans l’étranger proche de la Russie, cette dernière ne pouvait pas lui octroyer le statut de partenaire sur un pied d’égalité pour inaugurer un condominium russo-turque sur le Caucase du Sud, à l’image de la Syrie et du processus d’Astana. Il n’y aura donc pas de forces d’interposition turques au Haut-Karabagh mis à part des observateurs dans un centre d’observation du cessez-le-feu, seule concession aux Turcs. Toutefois, l’interprétation des accords diffère entre les Russes, les Azerbaïdjanais, et les Turcs qui essaient de poursuivre la négociation pour maximiser leur présence. 

La Russie a aussi fait pression sur la Turquie en bombardant les islamistes pro-turcs en Syrie, pour indiquer les lignes rouges russes vis à vis des flux de mercenaires islamistes.

La soi-disant alliance russo-turque souvent invoquée, ou la thèse d’une connivence russo-turque pour se tailler et partager des zones d’influence au détriment des Européens et des Etats-Unis est à relativiser. La régionalisation des enjeux géopolitiques relève de l’évolution de la configuration géopolitique mondiale. C’est avant tout à cause du refus de la part des Etats Unis et des autres membres européens de l’OTAN d’accorder une place à la Russie dans un nouveau concert européen et mondial, et la poursuite de son encerclement par l’expansion euro-atlantiste que la Russie est obligée de se rapprocher de pays qui peuvent aussi constituer une menace dans l’immédiat (La Turquie et son expansion panturque et islamiste) ou à plus long terme (la Chine). Il n’y a pas d’alliance entre la Russie et la Turquie, mais rivalité, confrontation et identification d’intérêts tactiques communs à la suite de négociations permanentes pour tracer les lignes de front en mouvement, sans se laisser entraîner dans une guerre frontale.

Comme la Russie a torpillé l’expansion turque en Syrie, la Turquie cherche a torpiller l’expansion russe en Libye et tente désormais de bousculer la Russie dans le Caucase. Un   nouveau foyer d’attraction pour tous les mercenaires islamistes risquait d’affaiblir durablement  la Russie sur son flanc sud, comme réplique à l’engagement russe en Syrie qui était aussi devenu le théâtre de ralliements des islamistes que la Russie avait stoppé grâce à son intervention.

Par contre, dans un monde multipolaire, le processus de régionalisation des crises où les acteurs régionaux qui ont des intérêts directs forment un directoire pour gérer leurs différents ou convergences géopolitiques, en excluant les prétendants au monde unipolaire (les Etats-Unis et leurs alliés proches)  qui s’arrogent le droit de se mêler de toutes les crises à l’échelle globale, est logique. L’évolution de la posture des Etats-Unis, qui se retirent des premières lignes, mais privilégient les Etats-pivots au frontières de l’étranger proche de la Russie, en l’occurrence la Turquie, accélère cette évolution. La Russie n’est pas tombée dans le piège de la confrontation directe avec la Turquie, et poursuit sa relation de rivalité permanente mais ponctuée d’accords provisoires et précaires pour essayer de détacher la Turquie, de l’OTAN, afin de fissurer l’alliance, malgré son double jeu.

La Turquie est garante de l’axe énergétique Bakou-Tbilissi-Ceyhan avec le soutien implicite des Etats-Unis et de l’OTAN et l’UE. Elle revendique aussi un nouveau corridor Turquie-Azerbaïdjan en passant par le Nakhitchevan et le Sud du Haut-Karabagh, qui pourrait être prolongé vers l’Asie centrale en traversant la mer Caspienne. Selon l’accord du 9 novembre, ce corridor lui serait accordé mais sous supervision russe, et croiserait l’axe Arménie-Iran.


Les Etats-Unis en retrait apparent, cherchent à retourner la Turquie contre la Russie

Les Etats-Unis qui ont des intérêts globaux et se mêlent d’habitude des conflits dans le monde, se sont mis curieusement en retrait à propos de la guerre au Haut-Karabagh, d’autant plus qu’un membre OTAN, la Turquie, est l’un des protagonistes, et que les Etats-Unis partagent la co-présidence du groupe de Minsk avec la Russie et la France. 

En dehors d’une diplomatie déclaratoire avec le communiqué de Donald J. Trump,  Emmanuel Macron, Vladimir Putin pour une cessation des hostilités dans le cadre du groupe de Minsk (1er octobre), une tentative de négociation de cessez-le-feu humanitaire le 25 octobre à Washington avec l’Azerbaïdjan et l’Arménie (25 octobre) et une déclaration de Donald Trump sur la courage des Arméniens, sans doute destiné à l’électorat arménien, rien n’a été entrepris pour modérer la Turquie. Son soutien à l’Azerbaïdjan a pourtant été décisif  pour engager cette guerre.

L’argument de la campagne électorale qui aurait détourné l’attention à propos de ce conflit bute sur l’élément suivant : pendant cette période électorale, la diplomatie des Etats-Unis a apporté son soutien à la Grèce et à Chypre pour endiguer la Turquie et la Russie. Elle a aussi encouragé la Turquie à contrer la Russie en Syrie. Un  mécanisme de déconfliction entre la Grèce et la Turquie à été inauguré à  l’OTAN et soutenu par les Etats-Unis.   

Les Etats-Unis ne sont pas neutre vis à vis de la posture de plus en plus agressive de la Turquie. Soit ils l’encouragent lorsque c’est dirigé contre la Russie, soit ils posent des limites lorsque cela menace la cohésion de l’OTAN. Même dans le cadre d’un engagement sélectif,  La neutralité n’existe pas. Le silence en géopolitique vaut souvent  approbation  pour les grandes puissances.

Il faut rappeler le contexte géopolitique de la nouvelle rivalité des puissances, à l’échelle mondiale. La Chine et la Russie ont été désignées par les Etats-Unis comme leurs adversaires stratégiques. Dans le cadre de son objectif de ralentir l’émergence du monde multicentré, les Etats-Unis soutiennent les Etats-pivots du Rimland eurasien contre la Russie, la Chine et l’Iran. En ce qui concerne la Russie, les crises dans son étranger proche héritées de la disparition de l’URSS sont exploitées par les Etats-Unis et forment un arc de tension pour  épuiser la Russie en provoquant sa sur-extension dans les point chauds multiples de sa proximité géographique.

D’où la prise de position des Etats-Unis contre la Russie et le renforcement des tensions sur tous les théâtres comme la Biélorussie, l’Ukraine, l’opposition au gazoduc North Stream 2, mais aussi l’affaire Navalny. Le théâtre de confrontation se prolonge en Méditerranée avec la  Libye et la Syrie.   

Les Etats-Unis depuis la présidence Trump opèrent un retrait apparent du théâtre européen et eurasien. Il se retirent des premières lignes de front, en laissant  d’autres Etats occuper l’espace géopolitique en fonction des circonstances et des zones géographiques pour réduire le poids de leurs adversaires. Ils soutiennent donc des Etats-pivots comme la Pologne et la Turquie sur la ligne de fracture avec la Russie qui va du Nord-est de l’Europe jusqu’en mer Méditerranée au Sud, mer Noire et Caucase au Sud-Est. 

La Turquie à ainsi une fonction de pivot pour les Etats-Unis et l’OTAN vers le Moyen Orient, la Mer méditerranée, la Mer noire et dans la Caucase. La Turquie opportuniste en fonction de ses intérêts géopolitiques s’immisce sur tous ces théâtres, au Proche-Orient, en Méditerranée et au Caucase.

La Turquie est pourtant un allié de plus en plus ambigu dans l’OTAN vis à vis de ses partenaires. la Turquie achète le système d’armes russe S-400 et le programme d’achat des F35 américains a été suspendu en conséquence. La Turquie a par contre pour rôle d’éviter une victoire totale de la Syrie et la Russie  en Syrie. La Turquie intervient aussi en Libye en soutenant les rebelles opposés au général Haftar que soutient la Russie. Enfin à l’occasion du conflit au Haut-Karabagh, la Turquie se positionne  dans le Caucase du Sud.

Les Etats-Unis ont pour objectif d’exploiter les tensions dans le Caucase du Sud à leur profit, comme la Russie et la Turquie, sauf que ces deux derniers Etats sont directement concernés par leur position géographique.

L’objectif principal de cette manœuvre est de repousser la Russie dans ces terres continentales, grâce à la Turquie, d’où la complaisance vis à vis de l’expansionnisme turc. Dans le Caucase du Sud, comme en Syrie, la Turquie fait  donc le travail que les Etats-Unis ne veulent plus faire en première ligne.

L’assentiment implicite des Etats-Unis vis à vis de l’offensive turco-azérie est destiné à réorienter l’expansion géopolitiques de la Turquie vers le Caucase contre la Russie et la détourner de la Méditerranée orientale pour endiguer la fissuration de l’OTAN. 

Les Etats-Unis se renforcent par contre en première ligne en Méditerranée orientale avec la Grèce ( nouvelle base à Souda Bay en Crète après  la base d’Alexandroupolis près des détroits turcs) et Chypre (nouveau centre de formation sur la sécurité portuaire CYCLOPS, levée de l’embargo sur les ventes d’armes) pour endiguer la Russie et la Turquie et éviter une fissuration de l’OTAN.

La France a aussi mené ses propres initiatives pour soutenir la Grèce et Chypre contre la Turquie, avec des ventes de Rafales à la Grèce.  Elle a aussi mené des exercices des forces navales avec la Grèce, Chypre et l’Italie alors que les Etats-Unis ont mené des exercices parallèles avec la Turquie. Les Etats-Unis  sont complaisants vis à vis de la Turquie quand il s’agit de la France et démontrent ainsi qu’ils n’approuvent pas la posture en pointe de la France vis à vis de la Turquie.    

Le but est aussi renforcer le corridor énergétique sud qui contourne la Russie avec les oléoducs et gazoducs Azerbaïdjan-Géorgie-Turquie, mais aussi la fonction de Hub pour les transferts d’armes au Moyen Orient à partir de l’Azerbaïdjan. Les Américains cherchent à maintenir le rôle de la Turquie membre OTAN comme gardienne des détroits turcs et contrepoids géopolitique dans le Caucase, mer Noire et Moyen Orient. C’est un élément essentiel de leur posture géopolitique.

Les Etats-Unis ont laissé faire la Turquie dans le conflit contre le Haut-Karabagh, pour affaiblir par contrecoup la Russie (dans le contexte de la pression en Ukraine, en Biélorussie, affaire Navalny). Mais la Russie n’est pas tombée dans le piège et la Turquie a un rôle finalement plus limité qu’attendu. La Turquie restera toutefois un partenaire des Etats-Unis pour le contrôle des détroits et le corridor énergétique BTC avec des visées pour son prolongement en Asie centrale, pour contourner la Russie, quelque soit le nouveau président

Avec le renforcement de l’Azerbaïdjan, le but est aussi d’affaiblir et de fragmenter à terme l’Iran qui possède des minorités azéries, en synergie avec Israël pour qui l’Azerbaïdjan est l’alliance de revers et à qui elle fournit des armes.

La faiblesse et l’alignement des Européens sur la vision euro-atlantiste exclusive laisse aussi une énorme marge de manœuvre à la Turquie et facilite son expansion. La tentative de la France de s’y opposer n’a pas beaucoup suscité de vocations dans l’UE et l’OTAN.


L’Iran pour un endiguement de la Turquie

L’Iran ne souhaite pas non plus de troupes turques au nord de son territoire et le corridor de transport Nakhitchevan-Azerbaïdjan ne doit pas couper le corridor Arménie-Iran. Cette ligne rouge des Iraniens plaide encore pour confier le contrôle de ces corridors par les Russes. L’Iran a souligné quelle soutenait la reprise des territoires autour du Haut-Karabagh par les Azerbaïdjanais mais que le territoire amoindri au Haut-Karabagh destiné à être maintenu sous le contrôle des Arméniens devait rester Arménien.

Les conséquences pour l’UE : la régression géopolitique

Cette nouvelle situation marquée par le renforcement de la Russie, mais aussi de la Turquie, va aussi affaiblir l’UE. Ses velléités d’étendre son influence dans le Caucase au moyen du partenariat oriental, programme de l’UE dont l’Arménie et l’Azerbaïdjan sont membres sont bridées. Il y a renforcement de l’emprise russe dans ces deux pays et de la Turquie en Azerbaïdjan. L’Arménie et son gouvernement pro-occidental va traverser une période de troubles politiques en raison de la colère des Arméniens vis à vis du président arménien Pashinyan, perdant des négociations. L’Arménie va peut-être s’orienter plus fermement vers l’Union économique eurasienne pilotée par la Russie. La poussée euro-atlantique (UE et OTAN sont complémentaires) atteint ses limites en général,  la tentative de changement de régime soutenue par l’UE et les Etats-Unis ayant échoué pou le moment en Biélorussie.

La France et l’Allemagne ayant des positions divergentes vis à vis de la Turquie, mais aussi à propos de la Russie n’ont pas négocié de position commune. la France est l’Etat le plus en point pour s’opposer à l’expansion de la Turquie en Méditerranée orientale et pour promouvoir une nouvelle architecture de sécurité  européenne avec la Russie. La France a dénoncé avec la Russie, l’arrivée de mercenaires islamistes au Haut-Karabagh, mais n’a apporté qu’un soutien moral à l’Arménie, cherchant à maintenir une position neutre en raison de sa place au processus de Minsk. Vis à vis de la Turquie, l’Allemagne  préfère la négociation à la confrontation. L’Allemagne cherche avant tout à préserver l’unité à l’OTAN et ne veut pas mettre en cause ses liens économiques ni ses flux migratoires avec la Turquie. Elle possède une très grande diaspora turque, et elle est prisonnière du chantage turc après avoir confié à la Turquie la garde des frontières de l’UE, lors de la crise migratoire en 2015.

Il est assez logique que dans un monde de plus en plus multipolaire, les logiques géopolitiques régionales priment de plus en plus. L’UE dont les paradigmes obsolètes reposent sur le monde unipolaire en synergie avec les Etats-Unis, commence à reculer dans sa proximité géographique. L’UE, comme l’OTAN sont en sur-extension.

La France écartée du Caucase ?

La diplomatie Française est en recul puisque le groupe de Minsk de l’OSCE dont elle était co-présidente avec la Russie et les Etats-Unis perd de son importance. Le Caucase n’a pourtant jamais fait partie du pré-carré français. La Russie est le seul Etat qui avait jusqu’à présent toutes les cartes en main pour stabiliser le Caucase du Sud, mais la poussée turque se renforce graduellement.

Les enjeux géopolitiques du Caucase au carrefour de l’Europe et de l’Asie concernent l’Europe toute entière mais aussi la France qui a des intérêts stratégiques particuliers en Méditerranée, mais aussi des valeurs civilisationnelles quelle partage avec l’Arménie. Or la posture expansionniste territoriale mais aussi islamiste de la Turquie menace l’Arménie, avant-poste oriental de la civilisation occidentale, mais aussi la Méditerranée et l’Europe balkanique, avec des prolongements sur le territoire européen avec des diasporas extrémistes proches du gouvernement turc d’Erdogan. L’Azerbaïdjan laïque n’est pas le nœud du problème et il serait judicieux d’éviter une emprise de la Turquie sur cet Etat.

La seule manière pour les Français de renforcer leur poids dans leur proximité géographique, est de se rapprocher au niveau bilatéral de la Russie pour endiguer la Turquie, avec les Etats européens favorables à cette approche, notamment la Grèce, Chypre et l’Italie. La Russie se trouverait ainsi moins seule dans son objectif de contenir la Turquie. Dans le cas contraire, la Russie sera tentée de s’accorder avec la Turquie contre les intérêts des Etats européens. Si la France ne cherche pas à construire des alliances européennes  plus ciblées, en coordination avec  la Russie qui se renforce aussi dans le pourtour géographique de l’UE, elle sera écartée non seulement du Caucase, mais des zones plus proches et stratégiques pour ses intérêts en Syrie et en Libye.

A  plus long terme une nouvelle architecture de sécurité européenne et eurasienne reste pertinente, pour une résolution des différents conflits gelés. Il est illusoire de croire à leur résolution au cas par cas, car ils font partie d’une problématique systémique plus large, la rivalité entre la Russie, la Turquie, et les Etats-Unis. Tant que la menace d’un élargissement de l’OTAN pèsera sur l’étranger proche de la Russie, et que l’UE se considèrera comme une entité complémentaire à l’OTAN, il n’y aura pas d’avancée significative.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *