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La Turquie, un menace géopolitique croissante pour l’Europe

Le président turc Erdogan brandit à nouveau la menace de l’invasion migratoire qu’il utilise comme arme géopolitique contre l’UE afin d’élargir la marge de manœuvre de la Turquie dans les crises multiples dans lesquelles elle est partie prenante et forcer les Européens à soutenir ses objectifs. Cette fois-ci comme en 2015, la menace est sérieuse puisque les autorités turques aident les réfugiés auxquels se mêlent des islamistes sunnites qui se sont opposés à la Syrie loyale de Bachar el Assad et des migrants économiques à se déplacer vers la frontière. La question des réfugiés et des migrants économiques à été régulièrement instrumentalisée depuis l’accord controversé entre l’UE et la Turquie  négocié en 2016 de manière unilatérale et sans consultation préalable de la France par la chancelière allemande Angela Merkel et le Premier ministre turc Ahmet Davotoglu sous présidence néerlandaise.  L’Allemagne avait fait des promesses irréalistes à la Turquie sans le soutien des autres Etats membres de l’UE, notamment sur le transfert depuis la Turquie vers  l’UE de réfugiés en échange de la réadmission des clandestins par la Turquie, selon la formule de un transfert pour une réadmission, la reprise des négociations d’adhésion,  la facilitation des visas au ressortissants turcs, et des transferts financiers.  D’où la frustration actuelle de la Turquie.  La crise actuelle démontre toute la toxicité de cet accord qui a mis l’UE sous le chantage permanent de la Turquie, car il s’agit de facto d’un transfert de souveraineté sur les frontières de l’UE à un Etat tiers aux visées hostiles.

L’armée Turque a parallèlement poursuivi son occupation illégale du territoire syrien pour construire une tampon au nord de la Syrie et renforcé son agression vis à vis de l’armée syrienne loyale du président Bachar el Assad après son échec a stopper la reconquête progressive par les Syriens de leur territoire à Idlib. la Turquie, en soumettant  l’UE au chantage, cherche le soutien des Européens pour la création d’une zone tampon de 120 km de long et 30 km de large sous son contrôle à la frontière turque mais en territoire syrien. La Turquie souhaite y reloger les réfugiés et y changer la composition ethnique pour empêcher l’émergence d’un Etat Kurde. Cet objectif reviendrait de facto à déplacer les frontières de la Turquie au détriment du territoire syrien.  Cette crise s’ajoute à l’ingérence récente de la Turquie en Libye avec la convoyage de combattants islamistes et de livraisons d’armes en territoire libyen après le soutien aux milices islamistes en Syrie depuis le début du conflit et la lutte contre les Kurdes. Le président de la Turquie Recep Tayyip Erdogan poursuit inexorablement son double objectif d’ une réislamisation de la société turque et une politique étrangère néo-ottomane, malgré la difficulté sur le terrain à réaliser totalement cet objectif, et qui amène la Turquie à accroître son pouvoir de nuisance pour poursuivre ses objectifs. Il faut préciser que l’émergence croissante de la Turquie comme acteur régional a été facilitée par les erreurs stratégiques successives des Etats-Unis et leurs alliés européens, à provoquer des changement de régimes en Irak, en Libye et la dernière tentative en Syrie, aggravant  la déstabilisation régionale et facilitant l’émergence des forces islamistes. Au début des révolutions arabes, le « modèle turc » qui était supposer être un mariage réussi entre démocratie et islam avait même été mis en avant. Si la France avait refusé de prendre part à la guerre un Irak en 2003 et mis en avant l’axe Paris-Berlin-Moscou, elle a activement participé au changement de régime en Libye et la tentative ratée en Syrie.

A l’occasion de la crise actuelle, Des experts de la mouvance euro-atlantiste, en particulier en Allemagne mais aussi en France,  ont appelé à un rapprochement entre l’UE et la Turquie  pour  retourner la Turquie contre la Russie et faciliter son retour vers une attitude plus conciliante au sein de l’OTAN. Cette option à la faveur des Etats-Unis et de ses alliés atlantistes les plus proches.  Cette opportunisme atlantiste visant à soutenir la Turquie islamiste contre la Russie européenne aurait des conséquences graves pour l’avenir de l’Europe. La question de la place de la Turquie à la croisée des plaques géopolitiques et de son orientation vers le projet européen, l’Eurasie ou une orientation néo-ottomane et islamiste, est un enjeu géopolitique de plus en plus important dans la nouvelle configuration mondiale du monde multicentré et pour l’avenir du projet européen.

Pendant la guerre froide, les Etats membres de l’Alliance atlantique ont considéré qu’il était dans l’intérêt du projet européen de donner une place à la Turquie à cause de sa position géostratégique avantageuse pour contenir l’URSS comme ennemi de l’Occident.  La Turquie est un Etat-membre de l’Alliance atlantique  depuis 1952 et elle est également le candidat officiel pour l’adhésion à l’Union Européenne depuis 1999.

Dans la configuration géopolitique mondiale qui se profile, les rivalités géopolitiques sont de différentes nature que pendant la guerre froide. L’URSS n’est plus l’ennemi désigné et les menaces ont évolué. L’Islam radical est devenu la menace commune prioritaire dans l’espace de Lisbonne à Vladivostok.

Le projet européen  doit s’adapter sans cesse pour rester une alliance profitable aux nations européennes et un instrument de souveraineté.  La relation entre la Turquie et la nouvelle Europe devrait être réévalué selon cet angle d’analyse.

Un diagnostic de la situation mondiale doit d’abord être posé

Deux grands évolutions caractérisent la situation géopolitique qui émerge au XXème siècle : d’abord le monde se fragmente car la mondialisation est une lutte de répartition des espaces géopolitiques de manière simultanée avec l’émergence de nombreux acteurs.

Les rivalités idéologiques sur le territoire sont de plus en plus issues des caractéristiques civilisationnelles des nations.

Le projet européen devrait d’adapter à cette nouvelle configuration, c’est à dire promouvoir un nouvel équilibre entre nations dans un monde multicentré, et poser les bases d’une alliance européenne sur des caractéristiques civilisationnelles communes.

Or l’Union européenne a un positionnement vis à vis de la Turquie encore hérité de la guerre froide

Sur le plan de la géostratégie, la situation actuelle est absurde.

Avec la présence de troupes turques sur le territoire au nord de la République de Chypre,  une portion du  territoire de l’Union européenne  est non seulement  occupée de facto mais aussi de jure par une puissance extérieure. La posture de l’Union européenne et de ses Etats membres est pour le moins paradoxale en matière de relations extérieures et révèle ici un cas flagrant de « deux poids deux mesures étonnant »: l’Union européenne sanctionne la Russie pour une soi-disant occupation illégale du territoire de l’Ukraine, Etat non membre de l’Union européenne, tandis que la Turquie, qui a reconnu unilatéralement la République turque de Chypre du Nord occupe militairement et illégalement le territoire d’un état membre de l’Union européenne mais ne subit pas de sanctions.

Certains Etats membres de l’UE et de l’OTAN considèrent encore comme les Etats-Unis que la Turquie doit garder sa fonction de contrepoids à la Russie. Cette vision euro-atlantiste fait fi de l’aspiration des nations  européennes comme la France  à plus d’indépendance stratégique et prolonge les paradigmes obsolètes issus de la Guerre Froide. Tant que les Européens resteront alignés sur les priorités géopolitiques des Etats-Unis qui consiste à faire de la Turquie, pourtant allié ambigu de l’OTAN, un Etat pivot contre la Russie en Méditerranée, Mer noire et Moyen Orient, les Européens seront à la merci du chantage et de la menace croissante  de la Turquie. Les Européens et les Français en particulier ont au contraire besoin d’un rapprochement avec la Russie pour négocier une nouvelle architecture européenne de sécurité. La Russie est européenne, la Turquie ne l’est pas. Les Etats membres de l’UE auront de plus en plus besoin de la Russie pour contenir et neutraliser la Turquie.

La priorité géopolitique des Etats-Unis est par contre de s’engager dans une rivalité stratégique croissante avec la Chine et la Russie, y compris en utilisant le pivot turc, au détriment des intérêts européens. A l’occasion de cette crise, les Etats-Unis espèrent une affrontement entre la Russie et la Turquie et un retour de la Turquie à une position plus atlantiste. C’est pourquoi, au lieu de s’aligner sur les Etats-Unis, un rapprochement des Etats membres de l’UE avec la Russie, en particulier ceux qui sont soucieux  d’indépendance stratégique comme la France, permettrait aussi d’éviter que la Russie ne cherche à renforcer la Turquie au détriment des Etats membres de l’UE, car la Russie serait assurée que le projet européen n’est pas dirigé contre elle, mais ouverte à un projet européen réformé de Lisbonne à Vladivostok. Une coopération avec la Russie en Syrie et en Libye réduirait aussi de facto la marge de manœuvre turque, à l’avantage de la France et de la Russie, mais aussi de l’Europe et l’Eurasie qui fait face à l’arc de crise islamiste.

En ce qui concerne les valeurs, si l’on voulait donner une place à la Turquie dans le projet européen comme l’UE l’a promis depuis longtemps, cela signifie aussi que la République turque devrait accepter et partager les valeurs civilisationnelles caractérisant  le monde occidental et l’Europe en particulier.

Mais cela correspond-t-il à la réalité, si on regarde l’évolution de la Turquie ?

L’État turc s’est éloigné des principes de la structure de l’Etat laïc fondés par le premier président du pays Mustafa Kemal Ataturk dés la prise du pouvoir par le « Parti de la justice et du développement » (2002). Le cap actuel politique du président Erdogan est une tendance islamiste bien accentuée , en plus de son aspiration à s’emparer du pouvoir de manière presque illimitée.

Lors la période kémaliste, l’armée était la garant de la Turquie laïque. Selon la Constitution les militaires avaient un droit de  le droit de regard en politique, s’il y avait une menace des fondements de l’organisation étatique. Tout a changé sous le président Erdogan. Ce droit de regard de l’armée a été exclu de la Constitution lors de l’organisation d’un referendum populaire. Durant la même période a été initié un processus du renforcement d’une seule religion, l’Islam, dans la vie politique de la République, à rebours des principes kémalistes.  Le port de la voile par les femmes turques dans les lieux publics, les bureaux, les universités est redevenu légal.

Le président Erdogan a aussi modifié les règles constitutionnelles pour élargir les pouvoirs du président de la République, à rebours des principes édictés par l’UE et l’OTAN.

L’Union européenne avait signé en 2016 un accord sur l’immigration avec la Turquie à cause de l’afflux migratoire en provenance du Proche Orient et de l’Afrique du Nord aux pays de l’Union Européenne. En vertu de ce document, il avait été promis à Ankara un progrès considérable des négociations d’adhésion à l’UE et l’octroi aux citoyens turcs du régime sans visas avec les pays de l’Espace Schengen, à condition que la Turquie respecte toutes les dispositions de l’UE dans ce domaine.  Derrière la question des visa se cache  une question encore plus sensible, l’immigration turque dans l’UE.  Les minorités turques dans l’UE sont de plus en plus instrumentalisées par le parti islamiste du président Erdogan  pour exercer des pressions  politiques sur les Européens. Le président Erdogan a même déclaré que l’assimilation était un crime contre l’humanité et que les familles turques  émigrées en Europe devaient former des familles nombreuses. Le président Erdogan pratique ainsi une ingérence inacceptable à la souveraineté des nations européennes. Il serait irresponsable de poursuivre l’immigration et d’octroyer la libre circulation aux ressortissant turcs dans ces conditions.

L’Union Européenne aide la Turquie à financer les camps réfugiés sur le territoire turc. Après la conclusion de l’Accord de 2016, la Turquie a demandé aux pays européens d’augmenter plusieurs fois le volume du financement, selon un chantage permanent.

De plus, la Turquie a refusé de modifier sa législation contre-terroriste, ce qui devait être la grande pierre d’angulaire de l’accord  pour obtenir un régime sans visas. Au lieu d’un dialogue constructif, le gouvernement turc avait déjà menacé d’ouvrir à nouveau d’ouvrir les portes et inonder l’Europe par les réfugiés si l’UE n’obtempérait pas.

La faiblesse de l’UE face à la Turquie est nuisible aux intérêts européens. Pour faire face à la question turque, l’UE encore ancrée dans le paradigme obsolète de la défense de la démocratie libérale et multiculturaliste devra inévitablement être réformée en alliance de nations aux intérêts géopolitiques communs et soudés par le défense de leur civilisation européenne.

Il est donc urgent d’ériger à nouveau les frontières nationales afin de fermer les nations européennes à l’immigration incontrôlée et aux pressions turques et d’envoyer parallèlement des renforts policiers aux frontières grecques. Frontex ne sera jamais en mesure de faire face aux crises migratoires croissantes.

Poursuivre les négociations d’adhésion de la Turquie à l’UE ne fera donc que renforcer les désillusions et soumettra les Européens a des exigences croissantes et le chantage lorsqu’il faudra admettre explicitement que l’élargissement à la Turquie est finalement impossible.

Un arrêt des négociations d’adhésion est nécessaire pour éviter une crise  qui sera d’autant plus grave qu’elle sera différée. Le calcul consistant à croire que la Turquie va abandonner cette trajectoire de manière unilatérale sans contreparties est une illusion.  Il est urgent de faire baisser les enchères qui seront de plus en plus défavorables aux Européens avec le temps.

La Turquie sous la présidence d’Erdogan est clairement devenu un Etat que l’on qualifier d’ennemi des nations européennes et devrait être désignée comme une menace sérieuse afin de neutraliser sa capacité de nuisance sur le territoire européen, son soutien aux factions islamistes en Syrie et en Libye et contenir ses ambitions régionales.

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