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Les armes nucléaires américaines en Turquie : risque de nouvelle crise transatlantique ?

La déconstruction par les États-Unis de l’architecture internationale de sécurité est une tendance lourde avec le retrait unilatéral du traité ABM ((traité anti missiles balistiques) en 2002, et le retrait du traité INF en 2019 (Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire). On peut désormais aussi craindre  une fragilisation des autres traités comme New Start (signé en 2012, et tout le système de  non prolifération des armes de destruction massive.

Les alliés européens des États-Unis, n’ont de plus jamais été consultés sur ces décisions unilatérales, alors même que c’est la sécurité européenne qui risque d’être le plus affectée par ces décisions qui risquent de relancer la course aux armements nucléaires. L’Europe serait en première ligne pour les risques encourus de guerre nucléaire dans le cadre de la rivalité croissante entre les Etats-Unis et la Russie. Une récente étude de l’université de Princeton a souligné [1] une plus grande probabilité de conflit ainsi que le grand nombre de  victimes  civiles selon cette hypothèse. Bien que ce scénario soit encore improbable, il est utile de se pencher sur tous les scénarios imaginables, y compris les pires, pour les éviter.

Les discussions récentes sur l’éventuel déplacement des  armes nucléaire turques entreposées à la base d’Incirlik vers les autres pays membres de l’OTAN, si elles aboutissaient sur des décisions concrètes, risquent encore d’aggraver les tensions.

La Turquie a menacé d’interdire aux États-Unis l’utilisation de cette base en cas de sanctions américaines contre l’achat par la Turquie de système de défense anti-missile russe S-400. Depuis l’aggravation des tensions en raison des intérêts différents entre la Turquie d’Erdogan et l’Amérique de Trump, des voix s’élèvent aux États-Unis[2] pour déplacer les armes nucléaires américaines en Turquie vers les Etats européens, et  notamment  en Italie, mais aussi vers la Grèce ou Chypre[3]. Le président Erdogan aurait toutefois aussi mise garde les États-Unis d’un déplacement de ces armes nucléaires et menacé de faire développer par la Turquie ses propres armes[4].

Ce débat est d’une grande importance pour la sécurité des  Européens.

Les États-Unis possèdent aujourd’hui un arsenal de têtes nucléaires et d’armes nucléaires tactiques déployées en Europe réparties dans des bases de cinq pays. La Belgique, l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas et la Turquie sont en possession d’ armes nucléaires américaines dans le cadre de la politique de partage nucléaire de l’OTAN.

Une nouvelle crise entre les États-Unis et les Européens est probable, dans le cas d’un déplacement des armes nucléaires turques vers les bases de l’OTAN dans les autres Etats membres. Il en serait aussi de même avec l’installation de nouveaux missiles américains en Europe depuis le retrait des États-Unis, puis la  Russie, du traité INF.

La réaction de l’opinion publique, plutôt américano-sceptique depuis l’élection de Donald Trump ne se ferait pas attendre. Il serait utile de se remémorer les manifestions contre les euromissiles en 1983, d’autant plus que la majorité des citoyens européens ne veulent pas voir les conditions de la guerre froide émerger à nouveau. L’opinion publique allemande est particulièrement sensible à ces questions car le territoire de l’Allemagne serait en première ligne lors d’un conflit nucléaire  au moyen de missiles à courte et moyenne portée. Lors de la guerre froide, les États-Unis avaient menacé d’installer des missiles Pershing afin de contrer les SS 20 soviétiques. Les Allemands avaient manifesté massivement sous le slogan « plutôt rouge que mort ». Il serait difficile aujourd’hui de rejouer la partition de Mitterrand qui avait déclaré le 20 janvier 1983 devant le Bundestag en Allemagne  : « Les fusées sont à l’Est, les pacifistes sont à l’Ouest « , afin d’épauler Helmut Kohl qui cherchait à  convaincre les Allemands de la nécessité d’installer ces missiles. A l’époque, les Soviétiques ont reculé et les SS 20 ont été retirés.

Aujourd’hui la situation géopolitique est très différente et  on risque au contraire une escalade dans la crise de confiance entre les Européens et les États-Unis, en particulier dans les pays concernés, l’Allemagne, la  Belgique, l’Italie, les Pays-Bas ou les autres pays envisagés. L’OTAN se diviserait aussi très probablement à l’image des prises de positions variables des États membres face aux différentes  crises en évolution. Comme nous ne sommes plus dans la configuration de la guerre froide, la perception des menaces est très différente et fragmentée en Europe. La montée de l’Islam radical dans l’arc de crise au sud du continent européen et ses ramifications sur le territoire européen constituent la menace unique, si la Russie n’est pas provoquée à ses frontières

Une éventuelle escalade nucléaire à la suite de la construction artificielle d’une « nouvelle guerre froide » en Europe fait encourir le plus grand risque pour les nations européennes dont le territoire redevient un enjeu dans la rivalité entre les États-Unis et la Russie dans l’éventualité d’une guerre nucléaire. La sécurité des Européens devient de plus en plus tributaire des manœuvres américaines,  russes et bientôt chinoises sans avoir un seul mot à dire à propos de leurs intérêts, en particulier vis à vis des décisions prises par les États-Unis qui sont les seuls décideurs ultimes de l’emploi de l’arme nucléaire au sein de l’OTAN. La  France et le Royaume-Uni possèdent leurs propres armes, mais sans commune mesure avec les arsenaux russe et américain. Il devient urgent pour les Européens de proposer l’amorce d’un dialogue sur la sécurité européenne et globale, afin d’enrayer cette nouvelle course aux armements nucléaires. La question des armes nucléaires américaines entreposées en Turquie, quel que soit le scénario  privilégié et au vu de la trajectoire de la Turquie au sein de l’OTAN  mais aussi vis à vis de l’UE, justifie un débat approfondi impliquant les Européens et la négociation d’une nouvelle architecture de sécurité européenne,

[1] https://www.independent.co.uk/topic/princeton-university

[2] https://newrepublic.com/article/155381/us-nuclear-bombs-still-turkey

[3] https://www.bloomberg.com/opinion/articles/2019-11-16/nato-nukes-erdogan-s-turkey-is-becoming-a-major-threat

[4] https://www.euractiv.com/section/defence-and-security/news/turkey-warns-it-could-kick-out-us-from-incirlik-nuclear-base/

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