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Si l’OTAN est en état de « mort cérébrale », l’Union Européenne l’est tout autant !

La proposition du président français Emmanuel Macron d’une nouvelle architecture européenne de sécurité[i] et  son  diagnostic sur  l’OTAN en état de  « mort cérébrale » [ii]  divise sans surprise les Européens. La levée des tabous sur la sécurité européenne et la négociation « cartes sur table » est pourtant nécessaire, pour briser les non dits des questions euro-atlantiques et dont les présupposés sont ancrés dans des paradigmes du siècle dernier, alors que nous sommes face à une nouvelle configuration géopolitique.

Le commentaire du président français qui a attiré le plus d’attention est son diagnostic de la  « mort cérébrale » de l’OTAN.  Si l’OTAN est en état de « mort cérébrale » , la logique voudrait  que l’on en tire les conséquences, et que la France s’éloigne de cette organisation afin de ne pas  « mourir »  avec l’OTAN. Pourtant, à examiner de près les déclarations du président français l’objectif était plutôt de faire une provocation calculée afin d’initier un débat et ultimement faire évoluer l’alliance et non pas la dissoudre, ce qui n’est sans doute pas moins difficile.

La  fiabilité de la garantie de défense

La question centrale de l’alliance atlantique, c’est la fiabilité de la garantie de défense mutuelle (article 5 du traité), notamment de la part des Etats-Unis.  L’intérêt principal  pour la plupart des membres de l’organisation réside dans le maintien et la fiabilité de la garantie de défense par les Etats-Unis. En réalité c’est la santé de l’alliance atlantique qui est concernée  plus que l’OTAN. L’OTAN est une bureaucratie qui fonctionne, du moins en temps de paix pour les exercices ou pour les opérations strictement militaires hors article 5 dans la zone « hors Europe » qui ne touchent pas aux intérêts vitaux d’un des Etats membres. En cas de crise grave, on ne sait pas si l’article de 5 peut être invoqué, puisque qu’il a été remis en cause par Donald Trump (en prenant le Monténégro comme exemple) et Emmanuel Macron (en prenant la Turquie comme exemple).

Le contexte de ce débat est important.

-La France s’est senti trahie par la décision de Donald Trump de retirer les troupes américaines  de Syrie sans prévenir ses alliés, la France en particulier. Dans son entretien  à The Economist, le président Emmanuel Macron s’est à nouveau plein du refus de Etats-Unis, lorsque Barack Obama était président, de procéder à des frappes aériennes pour sanctionner l’emploi supposé (et encore contesté) d’armes chimiques par l’armée syrienne en 2013-2014.  Les Etats-Unis se sont aussi retirés du traité INF (traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire) sans consultation des alliés remettant en cause les équilibres européens, notamment  avec la Russie.

-La Turquie, membre de l ‘OTAN, a décidé d’une offensive contre les Kurdes en Syrie, sans informer la France, et avec l’accord des Etats-Unis.

En réalité, le gouvernement français s’est offusqué de son statut d’allié négligé. Le président français se préoccupe avant tout du rang de la France au sein de l’alliance et de la nouvelle configuration géopolitique er de ses priorités en matière de sécurité. Dans cette optique, le président français a donc avancé l’idée de faire avancer l’Europe de la défense, pour assurer la défense des Français et des Européens en cas de défaillance des Etats-Unis au sein de l’alliance atlantique. Les représentation géopolitique du président français, c’est à dire sa perception du monde et du rôle de la France dans la géopolitique mondiale  est celle d’une Europe comme « puissance d’équilibre »  c’est à dire un prolongement de la France comme puissance d’équilibre qui pourrait peser dans le rééquilibrage mondial. L’évolution du monde est marqué selon le président par l’émergence de la  Chine, le risque d’un  « G2 » Etats-Unis/Chine avec une Europe marginalisée, les « puissances autoritaires » comme la Turquie et la Russie et les révolutions arabes dans le voisinage européen.

Le déficit de confiance entre les Européens et les Etats-Unis  n’est pas nouveau. Pendant la guerre froide, le rapprochement franco-allemand entre le général de Gaulle et le chancelier allemand Konrad Adenauer était aussi issu de leur méfiance vis à vis de la garantie américaine face à l’URSS. En effet le passage  de la doctrine de la riposte massive à la doctrine de la  riposte graduée menaçait de faire de l’Europe le champ de bataille nucléaire.  Pour le général de Gaulle, l’existence d’un ennemi, l’URSS, était perçue comme une menace suffisante pour le maintien de l’alliance atlantique mais pas l’intégration qui obligeait la France de s’aligner sur les décision des Etats-Unis en cas de conflit. Pour la France, l’encadrement de l’Allemagne par l’Alliance était aussi un objectif primordial. Le général de Gaulle est a dons maintenu la France dans l’alliance atlantique, mais il a refusé l’intégration transatlantique et sorti la France des commandements intégrés pour élargir sa marge de manœuvre et la souveraineté de la France.

Aujourd’hui la configuration a changé puisque l’URSS a disparu. Le président de français ne propose toutefois pas la sortie de l’OTAN en état de « mort cérébrale », mais cherche à engager un  débat sur ses finalités.

Il s’agit avant tout des priorités géopolitiques  de la France au sein du système euro-atlantiste pour le président français. Il ne s’agit donc pas d’un remise en cause du système mais cette inflexion est pensée jusqu’à présent dans sa continuité. Le président  français  ne privilégie pas la rupture, du moins pas encore, et il est donc peu probable qu’il décide d’aller plus loin, même si l’on est pas à l’abri d’une crise inattendue qui rebatte les cartes et force le président à prendre des décisions plus radicales.

La désignation de l’ennemi

La deuxième question centrale, est celle de la désignation de l’ennemi pour la sécurité des Etats membres. Depuis la fin de la guerre froide, la question de l’Alliance atlantique est d’ordre structurel : qui est l’ennemi ? La désignation de l’ennemi, l’URSS à l’époque de la guerre froide, fait de plus en plus difficilement consensus aujourd’hui, car l’URSS a disparu et les Etats  membres ont des perceptions de sécurité différentes en fonction de leur géographie et de leur histoire.

Selon le président français, L’OTAN (l’alliance en réalité ) est en état de « mort cérébrale » car elle a toujours comme ennemi la Russie[iii], or la Russie n’est pas l’ennemi de la France. Le président français à nouveau insisté sur ce point lors du sommet de l’OTAN et affirmé que ni la Russie ni la Chine n’étaient des ennemis, mais le terrorisme[iv], en contradiction avec le secrétaire général de l’OTAN Jens Stoltenberg. L’autre point de friction est que les membres de l’Alliance, en particulier les Etats-Unis tolèrent aussi le positionnement de la Turquie qui contredit les priorités de la France en Syrie et mène une offensive contre les alliés de la France et des Etats-Unis contre l’Etat islamique.

La posture actuelle de l’OTAN, mais aussi le flou qui règne sur ses finalités ne correspondent plus en réalité  aux intérêts de la France. L’idéal pour le président français est avant tout d’amener l’OTAN à changer de doctrine et appuyer les priorités françaises dans la lutte contre les djihadistes. Emmanuel Macron ne cherche pas à s’éloigner des Etats-Unis, en tout cas pas plus que les présidents français précédents. Il cherche par contre à attirer les Etats-Unis et ses alliés européens, sur les priorités géopolitiques de la France et non pas sur celles des Etats-Unis ou des Etats plus préoccupés par la Russie que l’arc de crise en Méditerranée et en Afrique du Nord.

L’ordre géopolitique

Enfin, la troisième question, touche à la défense de l’ordre géopolitique que l’on souhaite imposer sur le territoire couvert par l’alliance et dans le monde pour les promoteurs de l’OTAN globale. L’ordre géopolitique est un ordre spatial. Il s’agit donc aussi, en plus de la sécurité, des intérêts idéologiques à défendre sur ce même territoire et que l’on désigne en général de manière floue par les valeurs. L’ordre géopolitique est le socle à partir duquel on désigne l’ennemi, en en creux les alliés. La fiabilité de la garantie de défense dépend aussi de  l’ordre géopolitique qui s’est imposé.

Or l’ordre géopolitique défendu par l’allié principal, les Etats-Unis, semble de plus en plus  incertain sans que l’on distingue quel nouvel ordre émergent sera privilégié de manière claire. Au monde bipolaire de la guerre froide a succédé la promotion par les Etats-Unis d’un monde unipolaire jusqu’à récemment. Or Donald Trump, souvent en opposition avec son administration  qui poursuit le monde unipolaire, semble se diriger vers l’acception d’un  monde multipolaire et un nouveau concert des puissances mondiales avec  la  Russie, la Chine, l’Inde… en traitant les Européens d’alliés supplétifs et négligeables. Il refuse en tout cas un quelconque rôle à l’Union européenne  qui se base sur le paradigme du multilatéralisme.  Dans cette configuration les Etats-Unis défendent leur rang de première puissance sous la doctrine de l’ « Amérique d’abord » et le monde de décision unilatéral. Rien de nouveau en réalité depuis le statut des Etats-Unis de première puissance dans le monde, mais Donald Trump l’exprime de manière plus explicite.

La défense de l’ordre libéral, si elle a les faveurs d’Emmanuel Macron, n’a pas les faveur de Donald Trump. Une synergie sur ce plan est donc difficile avec les USA, mais ce sont les intérêts plus concrets de sécurité et les équilibre géopolitiques sous le signe de la realpolitik, plus que l’idéologie, qui prime de plus en plus dans la relation avec les Etats-Unis

Le diagnostic d’un état de « mort cérébrale » de l’alliance atlantique est donc proche de la réalité, même s’il faudrait un conflit grave pour véritablement tester grandeur nature la fiabilité de l’article 5 et de la réaction des Etats-Unis[v].

Les paradigmes de base de l’alliance atlantique, à savoir les paradigmes géopolitiques et  idéologiques sont donc très  affectés.

Si l’OTAN est en était de mort cérébrale,  l’Union européenne l’est tout autant

Revenons sur la question de l’ordre géopolitique émergent, qui constitue le fondement de configuration géopolitique. Pour pallier à la « mort cérébrale » de l’OTAN, le président français propose une autonomie stratégique européenne qui se baserait sur l’UE, mais avec des instruments  comme l’initiative européenne d’intervention en dehors de l’UE.

Les deux organes, l’OTAN et l’UE fonctionnent et survivent aujourd’hui comme bureaucratie, mais à leur tête, les idées nouvelles, les débats de fond et les impulsions politiques s’amenuisent de plus en plus car les Etats membres sont en désaccord sur les finalités de la relation transatlantique et du projet européen aussi.

Si il y a ambiguïté croissante dans la relation transatlantique sur la désignation de l’ennemi, dans l’OTAN entre les Etats Unis et les Européens, mais aussi la Turquie. la situation n’est donc pas plus claire au sein de l’UE que de l’OTAN. L’UE en crise ne pourra donc pas remplacer l’OTAN en crise aussi.

Pourtant un corps politique sans irrigation vitale d’une part de la conscience de soi (un patriotisme et une solidarité européenne) et la volonté politique à partie d’un diagnostic partagé qui se traduit en stratégie géopolitique ne peut pas soudainement se réveiller. Il peut par contre survivre parfois longtemps sous assistance artificielle, du moins jusqu’à la première crise grave qui fera vaciller le système. La stratégie géopolitique, c’est l’anticipation sur l’espace temps des autres acteurs, rivaux et alliés. Sans rupture de l’ancien ordre géopolitique et la promotion par anticipation d’un nouvel ordre, l’UE divisée restera complémentaire de l’OTAN et donc prisonnière de son statut de Rimland, c’est à dire espace côtier sous élément de la stratégie des Etats-Unis en Eurasie pour contrer la Russie et la Chine. Selon cette configuration, les Etats membres se coupent de leur flanc eurasien et ne peuvent pas construire l’Europe de Lisbonne à Vladivostok, pourtant invoquée par le président Emmanuel Macron.

Selon le point de vue organique, le corps de l’UE est en train de perdre un membre important, le Royaume-Uni en processus de Brexit. C’est une opportunité à saisir pour penser l’Europe continentale car les Britanniques ont toujours cherché à freiner cette vision qui, contredit leur vision du grand large et le lien  exclusif transatlantique.

Les élargissements de l’UE aux Balkans occidentaux si le veto français est levé, ne peuvent par contre qu’aggraver la sur-extension dans un corps qui a déjà du mal à être irrigué.

Les propositions d’Emmanuel Macron sur un rôle croissant pour l’UE dans les affaires militaires, et le  glissement vers une garantie de défense européenne pour les Etats-membres reste une illusion  jusqu’à présent. Si l’OTAN est en Etat de « mort cérébrale » , l’UE l’est tout autant. L’enjeu est aujourd’hui d’éviter que l’UE ne se fragmente  encore plus. L’UE est en régression géopolitique, malgré la communication politique qui tente de le masquer.

La gravité du problème est la capacité de survie artificielle de ce système UE-OTAN car les réseaux au pouvoir, par idéologie (la défense de la démocratie libérale d’inspiration américaine), par inertie, peur des responsabilités, mais aussi à la remorque des intérêts du  complexe militaro-industriel, repoussent sans cesse le moment de débrancher la machine, pendant que le corps de l’UE se dégrade progressivement.

Non seulement les Européens  ne peuvent plus compter sur le soutien des Etats-Unis au projet européen incarné par l’UE, car ils se positionnent en concurrent économique, mais le problème vient aussi des Etats membres qui risquent aussi la « mort cérébrale ». Qui peut croire qu’a plus long terme, les nations européennes[vi], à la démographie catastrophique, l’immigration de masse et au fissurations internes idéologiques, civilisationelles et économiques  de plus en plus grandes puissent à long terme avoir la force de  changer le système pour un renaissance du projet européen ? Ils ne peuvent le faire, ni par consensus ni sans  crise majeure, ou même rupture. Les crises les forceront à agir pour un sursaut géopolitique, où bien ils deviendront les sujets d’une évolution  du monde au sein duquel ils maîtrisent de moins en moins leur destin.

La nouvelle rivalité géopolitique franco-allemande ou la mort cérébrale du couple franco-allemand

La rivalité géopolitique franco-allemande apparait de manière plus explicite si les Etats-Unis ne sont plus capables de décider pour les Européens qui est l’ennemi. Les Allemands et les Français sont en rivalité depuis les origines du projet européen pour les finalités européennes.

Avec la perte de consensus explicite sur la relation avec les Etats-Unis, la rivalité apparait aussi de manière plus explicite qu’auparavant, affaiblissant l’idéologie du couple franco-allemand, qui approche aussi l’état de « mort cérébrale » même si le rituel perdure par inertie.

les Allemands ont poussé l’élargissement de l’OTAN et l’UE à l’est, afin de placer l’Allemagne au centre  de l’Europe  et cela a eu pour conséquence de renforcer la rivalité avec la Russie, en Europe centrale et orientale mais aussi avec la France qui pratique une politique de compensation pour contrebalancer le déplacement du centre de gravité géopolitique vers l’Est.

Si l’ennemi de  la France est  au Sud, l’Allemagne  se méfie avant tout de la menace à l’Est.

En effet, les Allemands dans leur grande majorité au niveau de la classe politique ont contredit les propos d’Emmanuel Macron[vii]. La chancelière Angela Merkel a jugé radicale la vision du président française. La nouvelle présidente  de la Commission européenne, Ursula Von der Leyen a aussi défendu l’OTAN  inaugurant ainsi son mandat par un malentendu sur les finalités européennes. Ce débat souligne en fait l’état de « mort cérébrale » de l’UE, même si le corps, c’est à dire la bureaucratie survit, mais le cerveau n’a plus d’idées nouvelles, ni stratégie géopolitique pour assurer la survie comme entités souveraines et dynamiques de l’ensemble[viii] et de ses composantes à plus long terme.

L’évolution d’Emmanuel  Macron : de l’euro-atlantisme au gaullisme déclaratoire ?

Le président Emmanuel Macron a changé progressivement de position par rapport à sa position initiale au début de son mandat présidentiel[ix]. C’est le résultat de l’impasse de ses   projets concernant l’Union européenne et l’ordre mondial qui n’ont pas été en phase ni avec  l’Allemagne, ni les Etats-Unis.

L’’Allemagne et la France ont des idées différentes sur la coopération en matière de défense de l’UE. La France souhaiterait plus d’autonomie stratégique par rapport aux États-Unis et à l’Otan, alors que l’Allemagne estime que l’UE n’est qu’un cercle restreint de la coopération euro-atlantique au sein de l’Otan.

Comme d’autres Présidents français, depuis le général de Gaulle à aujourd’hui, Emmanuel Macron s’est appliqué à convaincre l’Allemagne et les États-Unis de se rapprocher des priorités françaises, afin de parvenir à un meilleur équilibre géopolitique, mais cela n’a pas fonctionné. Puis, à l’instar des anciens présidents, il a compris que la Russie pouvait être un partenaire utile pour mieux équilibrer l’Allemagne et les États-Unis. S’agit-il du retour en force de la doctrine gaulliste ou seulement d’une posture gaulliste sur un mode déclaratoire de la communication politique. Voilà la question essentielle.

Emmanuel Macron va t-il tirer les conséquences de la « mort cérébrale » de l’Otan 

Le commentaire sur la « mort cérébrale » de l’Otan était une communication perturbatrice calculée visant à prévenir que la France n’était pas prête à discuter de questions de partage de la charge entre les États-Unis et les Européens, sans redéfinir qui est l’ennemi des alliés de l’Otan.

Comme on pouvait s’y attendre, ce commentaire sur la mort cérébrale de l’Otan a suscité de nombreuses réactions de colère et d’inquiétude. Les Européens souhaitent en majorité que l’Alliance reste le principal pilier de leur défense car ils ont peur des nouvelles responsabilités et de l’inconnu, après des décennies de déficit de réflexion stratégique. Donald Trump reproche aux Européens de ne pas acheter davantage d’armes américaines. En même temps, il semble de moins en moins prêt à engager l’armée américaine si les intérêts vitaux de Washington ne sont pas directement touchés, exerçant une sorte de chantage pour augmenter les budgets et donc les exportations  d’armements américains.

En réalité, les États-Unis n’ont pas besoin de l’OTAN[x]. les Etats-Unis puiseront toujours des alliés parmi les Européens dans leurs coalitions de volontaires, que l’OTAN soit unie ou non. Le paradoxe est que moins la garantie des Etats-Unis est fiable, plus certains Etats cherchent à tout prix à préserver le lien avec les Etats-Unis par peur de l’inconnu. Les Etats-membres de l’OTAN seront probablement de plus en plus divisés sur les opérations militaires des Etats-Unis, la guerre en Iraq en 2003, en Libye en 2011, et les désaccords au sujet de l’Iran et la Syrie montrent la division croissante des membres de l’OTAN.

Du point de vue géopolitique, les petits Etats membres de l’OTAN préfèrent pourtant la garantie américaine de défense, à une garantie des grands Etats européens. En effet, ni  l’Allemagne, la France ou le Royaume-Uni  ne peuvent exercer une hégémonie européenne. Ils ont des priorités différentes et entrent donc en rivalité sur les finalités de l’Alliance. Le rôle des Etats-Unis  comme balancier géopolitique extérieur des Européens est encore préféré par la plupart des membres par persistance des rivalités géopolitiques entre Européens, inertie, perte d’autonomie dans la pensée stratégique, et américanisation des élites politiques et économiques.

La rivalité géopolitique franco-allemande joue ainsi un rôle central mais non explicite. Les Allemands ont toujours privilégié la relation avec les Etats-Unis à la relation franco-allemande, depuis les origines du projet européen. Un préambule avait été ajouté sous la pression des atlantistes allemands (et Jean Monnet, rival de général de Gaulle) pour réaffirmer le lien privilégié avec les Etats-Unis dans le traité franco-allemand de 1963 signé par De Gaulle et Adenauer.

Les Français ont cherché à de positionner comme le meilleur allié des Etats-Unis en matière de défense depuis le retour dans les commandements intégrés (sauf les plans nucléaires) de l’OTAN lors de la présidence de Nicolas Sarkozy. L’objectif était aussi de  valoriser les atouts  de la France en matière de défense par rapport à l’Allemagne. D’où la volonté française de militariser l’Union européenne, pour reprendre le leadership du projet européen centré sur des compétences centrés sur les questions économiques qui jusqu’à présent privilégiaient l’Allemagne.

Le rêve des atlantistes français est un triumvirat entre Etats-Unis, France et Royaume-Uni pour les questions de défense au sein de l’OTAN, sorte de concert des grandes puissances occidentales. Cette posture est destinée à donner plus de pouvoir à la France en s’alliant avec les plus puissants. Elle a aussi pour avantage de valoriser le rang de la France l’Allemagne. Le non dit de la défense européenne est l’impossibilité pour l’Allemagne d ‘avoir le budget militaire les plus élevé en Europe, car la méfiance vis à vis du réveil d’une hégémonie allemande potentielle existe toujours, y compris chez les Allemands qui se méfient d’eux mêmes.

La provocation calculée d’Emmanuel Macron est la conséquence d’un échec de se voir accorder le statut d’allié privilégié par  Donald Trump et d’une réticence des Allemands et des Européens en général à suivre les priorités françaises. Il s’agit donc d’une question de stratégie de pouvoir de la France. En  1958, le général de Gaulle devenu président de la France avait aussi souhaité négocier un triumvirat au sein de l’Alliance atlantique avec les Etats-Unis et le Royaume-Uni, mais il avait échoué et s’est a porté ensuite ses efforts sur une Europe plus autonome, grâce au couple franco-allemand? Mais  face aux réticences des atlantistes allemands, il avait émis l’idée d’une Europe de l’Atlantique à l’Oural. La fonction de la Russie comme alliance de revers et facteur d’équilibre fait partie, hier  à aujourd’hui, des outils de la France comme puissance d’équilibre. La nouvelle configuration géopolitique  fait à nouveau de la Russie le  centre de la carte géopolitique de l’Eurasie, et redevient donc  incontournable.

La posture des Etats-Unis reste agressive vis à vis de la Russie et déstabilisante pour la stabilité européenne, car ils augmentent à nouveau le nombre de militaires et de matériels militaires, mais aussi les manœuvres en Europe dans le cadre la crise avec le Russie. Les Etats-Unis sont pourtant paradoxalement moins en moins perçus comme fiables dans l’OTAN et privilégient les coalitions de volontaires. Du point de vie des Français, cela a aboutit logiquement à la nécessité de reprendre le dialogue avec la Russie, pour ne pas dériver vers une rivalité croissante entre l’UE et de la Russie et au profit des Etats-Unis et de la Chine.

Lors des crises graves, le moment de vérité viendra peut-être, et l’on verra si le président Américain souhaitera utiliser l’ article 5 de l’OTAN ou non, ou faire usage de sa capacité opérationnelle pour des interventions en dehors du cadre européen, et sur quel théâtre.

Le problème est que le Président français souhaite une autonomie stratégique européenne, mais cela reste une illusion. En réalité, on l’a dit, si l’Otan est en état de « mort cérébrale »  l’Union européenne l’est également, étant donné que l’UE se considère comme complémentaire de l’OTAN aux yeux de ses partenaires européens, en particulier l’Allemagne. Si Emmanuel  Macron ne prend pas de décision politiques fortes après son diagnostic, comme la levée des sanctions contre la Russie par exemple ou un rapprochement bilatéral plus substantiel, même si les autres gouvernements sont en désaccord, sa communication perturbatrice restera une simple communication sans suite[xi].

Il semble aussi que le préalable de l’Unité de l’OTAN, comme de l’UE, même sur un consensus  à minima, reste une condition, donc un obstacle pour mettre les actes en rapport avec les paroles.

En réalité, ce sont les Etats-Unis et  Donald Trump qui s’éloignent des Européens et non pas l’inverse. Comme les Européens dans leur  ensemble on perdu la capacité de penser en termes de géopolitique et de souveraineté, leur réflexe est de s’accrocher aux vieux monde. La France a été moins américanisée que l’Allemagne dans l’après guerre, car elle n’a pas été militairement occupée  La notion d’ indépendance nationale et de souveraineté est restée forte. Il est logique que la réaction vienne d’abord de la France. Le débat a le mérite de lever des tabous, de soulever les impasses, mais ce n’est que le début d’une processus de fissuration de l’ancien système avant l’émergence d’un nouveau.

La posture française va telle encore évoluer ? Sans doute, une fois l’illusion de la souveraineté européenne passée, il faudra se rabattre sur les alliances potentielles à disposition.

Avec les conflits hybrides, et les situations confuses entre les zones d’influence des grandes puissances, les Etats-membres de l’OTAN vont avoir de plus en plus de difficultés à s’entendre sur la manière de réagir. Les Etats-Unis et les Etats les plus atlantistes vont pousser à s’aligner sur la posture des Etats-Unis pour endiguer la Chine dans la zone Indo-pacifique, mais aussi s’investir dans de nouveaux espaces, comme le cyberespace, le spatial…  Les Britanniques, en phase de Brexit, ont intérêt à privilégier l’OTAN par rapport à l’UE, et de faire perdurer artificiellement la menace russe pour se donner un nouveau rôle géopolitique. Les Français cherchent à préserver un lien fort avec les Britanniques en matière de défense pour instaurer un concert des puissances européennes, mais les priorités géopolitiques divergentes entre la France et Royaume-Uni constituent un obstacle. Les Allemands sont les plus touchés par cette situation car le débat nécessite une prise de responsabilité, or les Allemands préfèrent l’ambigüité et jouer sur plusieurs registres  comme puissance économique, et puissance centrale

En réalité, on l’a dit, les USA n’ont pas besoin de l’OTAN et trouveront des alliés en Europe pour promouvoir leurs priorités. Les Etats-Unis  resteront  un partenaire important, en fonction des théâtres, comme la zone indo-pacifique, et des objectifs précis comme la lutte contre le terrorisme islamiste. La Russie et la France coopéreront aussi de plus en plus sur des zones géographiques (Iran, peut être Libye…) si les intérêts convergent ou des thématiques précises comme les traités de limitation des armements,  la lutte contre le terrorisme islamiste, le spatial, l’énergie, la culture…

Un nouvel ordre géopolitique par gravité 

Une nouvelle architecture européenne de sécurité serait utile pour la marge de manœuvre de la France, mais pas dans le sens où le président Emmanuel Macron l’entend.

L’OTAN ne peut plus garantir la sécurité européenne grâce à un élargissement continu, En effet, cet élargissement après la chute de l’URSS a renforcé la perception d’encerclement de la Russie. C’est une des cause de la guerre entre la Russie et la Géorgie en 2008, et la crise ukrainienne en 2014. L’OTAN comme instrument des Etats-Unis et de ses alliées atlantistes pour repousser toujours plus loin la Russie dans ses terres continentales, et fragmenter le  continent eurasien   est devenue un diviseur de la sécurité en Europe et en Eurasie. l’OTAN ne peut plus continuer son expansion  sans conflit grave avec la Russie et désaccords entre ses Etats-membres. La France et l’Allemagne avaient freiné en 2008 les aspirations d’adhésion à l’OTAN de la Géorgie et de l’Ukraine et soutenues par les Etats-Unis, mais ils sont restés trop ambigus pour empêcher la  crise de s’aggraver.

Le concept d’une sécurité plus équilibrée pour toutes les nations du continent européen et eurasien doit remplacer la doctrine d’expansion de l’OTAN, qui risque la sur-extension. L’ordre géopolitique euro-atlantique, qui est exclusif, est obsolète pour  promouvoir la sécurité continentale.

Pourtant, le président français souhaite en réalité  vouloir rapprocher la Russie de l’ordre euro-atlantique dont l’OTAN et l’UE sont les traductions institutionnelles, donc sans changer d’ordre géopolitique, mais en rehaussant le rang de la France dans ce système. Cela n’est pas possible car la Russie n’acceptera jamais une orientation exclusive vers le pôle géopolitique euro-atlantique. Elle n’y obtiendrait qu’un rang d’allié secondaire, et on attendrait d’elle quelle participe à l’endiguement de la Chine. La Russie n’acceptera pas non plus de s’aligner sur les paradigmes normatifs de l’UE, ancrés sur la défense de l’ordre idéologique libéral, alors qu’il est en déclin et contesté au sein même des Etats membres de l’UE et de l’OTAN, Etats-Unis en tête. La Russie se positionne comme un pôle géopolitique indépendant dans la Grande Eurasie, et son pivot vers l’Asie a pour objectif d’avoir un meilleur équilibre entre Est et Ouest, en raison de sa position géographique. La Russie, à cheval sur l’Europe et l’Asie,  cherchera a équilibrer ses liens entre les Européens de l’Ouest et la Chine mais aussi les autres pays d’Asie, pour faire contrepoids à la Chine.

Pour envisager une nouvelle architecture européenne de sécurité avec la Russie, un nouvel ordre géopolitique est nécessaire: une entente continentale entre nations souveraines, sans intégration et sur un meilleur équilibre géopolitique et non pas une intégration euro-atlantique de la Russie. Cela impliquerait un arrêt de l’expansion de l’OTAN mais aussi de l’UE, une neutralisation de l’Ukraine et des Etats issus de l’ex-URSS, l’identification des lignes rouges des Etats, la négociation des zones d’influences. Il s’agit en fin de compte de redécouvrir les négociations classiques sur les équilibres européens, eurasiens et mondiaux.

Cela nécessite de s’éloigner d’une approche idéologique centrée sur l’intégration et le multilatéralisme prônée par l’UE, mais qui de facto s’aligne sur les priorités géopolitiques de l’OTAN, et donc des Etats-Unis.

Cette perspective n’est pas possible avec l’UE telle quelle fonctionne aujourd’hui, en  complémentarité  de l’OTAN et donc en état de « mort cérébrale » comme l’OTAN. Une réforme de l’UE ou sa marginalisation sur cette question serait nécessaire. Cette architecture européenne de sécurité, si elle rencontre de manière persistante l’opposition des Etats atlantistes et de l’Allemagne  qui veulent préserver l’OTAN  donc la prépondérance des Etats-Unis, ne pourrait pas sans doute pas être explicite et institutionnalisée.

A la place d’un traité, un nouvel ordre géopolitique implicite se mettrait en place par gravité, avec un blocage de facto des élargissements OTAN/UE, la persistance des conflits gelés, mais sans reprise de la violence. On pourrait envisager une reprise des coopérations, sans tenir compte du désaccord sur la Crimée et l’obsolescence progressive des sanctions qui seraient contournées.

Pour faire avancer cette perspective, un pivot de la France vers la Russie est nécessaire, à l’inverse donc de l’intégration de la Russie dans la vision euro-atlantiste comme le souhaite le président français.

Cependant, mettre sur la table la  perspective du nouvelle architecture européen de sécurité, aussi difficile à mettre en œuvre soit elle, est nécessaire pour forcer les autres Etats à prendre position, et se positionner explicitement. Lever les illusions sur l’ordre géopolitique ancien qui s’affaiblit est nécessaire. Les illusions sur une autonomie stratégique européenne comme sous-ensemble de l’espace euro-atlantique aussi. Le débat contradictoire devrait contribuer à fissurer plus vite cette ordre défendu par les réactionnaires atlantistes. Ce débat serait utile s’il pouvait aboutir à la poursuite du rapprochement franco-russe au niveau bilatéral afin de mettre un grain de sable dans la perspective euro-atlantiste exclusive. Le pouvoir de nuisance de la France  pourrait être très important pour peser sur les négociations et empêcher la poursuite de l’idéologie euro-atlantiste exclusive. Ce serait la tâche d’une nouvelle présidence française plus  en phase avec la doctrine gaulliste, car la présidence actuelle est trop prisonnière de la vision unipolaire du siècle dernier

Les coalitions de volontaires temporaires et précaires ont de l’avenir. Cependant,  la France est devenue trop dépendante des USA pour les capacités, les munitions; le renseignement. Les programmes de défense européens peuvent contribuer à améliorer la situation de dépendance, mais cela ne créera pas une souveraineté européenne dans le sens de plus d’indépendance.

Une  « souveraineté européenne »  est illusoire car l’UE ne sera jamais une nation. L’UE est de toute manière en sur-extension et en processus de fragmentation avec le Brexit.

C’est une plus grande souveraineté et une plus grande marge de manœuvre nationale qui serait plus aisée à reconquérir, avec des alliances classiques, dont la Russie pour positionner la France comme puissance d’équilibre. Un projet européen réformé et resserré (avec des cercles à géométrie variable) viendrait prolonger cette vision, et non pas se substituer aux nations.  Ce choix serait plus réaliste.

L’architecture européenne de sécurité est un objectif de plus long terme. Poser cet horizon est utile pour provoquer les débat, lever des tabous dans un premier temps. Le danger est que ces débats restent incantatoires et que le gaullisme de la France reste déclaratoire sans effets ni mise en œuvre.

 

[i] https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2019/08/27/discours-du-president-de-la-republique-a-la-conference-des-ambassadeurs-1

[ii] https://www.economist.com/europe/2019/11/07/emmanuel-macron-in-his-own-words-french

[iii] https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2019/11/28/declaration-du-president-de-la-republique-avec-jens-stoltenberg-secretaire-general-de-lotan

[iv] C’est le terrorisme islamiste qui est sous-entendu, mais le terrorisme n’est qu’un moyen. Ce propos reflète la difficulté à désigner clairement l’ennemi.

[v] On se souvient qu’après les attentats du  11 septembre, les Etats-Unis avaient décliné l’invocation de l’article 5 proposé par les Européens, et une coalition de volontaire avant été privilégie pour les missions de combats.

 

[vi]La nation française se fissure ainsi de plus en plus en trois composantes aux finalité nationales divergentes, (gilets jaunes, euro-mondialistes, et immigrés non assimilés)  ) et affaiblira de facto sa posture de puissance d’équilibre à l’extérieur.

[vii] https://www.lefigaro.fr/flash-actu/otan-von-der-leyen-defend-une-institution-remarquable-face-aux-critiques-20191108

[viii] Dans l’agenda de la nouvelle commission européenne, les idéologies climatiques  et des droits de l’Homme sont déjà prêtes comme doctrine de rechange pour l’affichage politique , car la nouvelle dynamique de coopération en matière de défense est évidement la plus difficile. La nouvelle présidente Ursula Von der Leyen a parlé de  « commission géopolitique », mais la stratégie géopolitique reste inexistante, mis à par l’inertie et l’alignement par gravité sur les priorités géopolitiques des Etats-Unis, ou l’affirmation faible et sans réel effet des désaccords (comme sur  la question de l’Iran). La présidence finlandaise propose déjà d’opérer des coupes dans le budget dédié à la défense.

[ix] https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2017/09/26/initiative-pour-l-europe-discours-d-emmanuel-macron-pour-une-europe-souveraine-unie-democratique

[x] De plus, même avec une garantie américaine plus faible, les bureaucraties militaires et diplomatiques des Etats-membres souhaitent préserver l’OTAN pour l’interopérabilité entre les armées. L’OTAN aussi est un débouché important pour la carrière des officiers supérieurs, avec hauts salaires et prestige, renforçant l’Etat profond atlantiste. Certains pays espèrent même un retour à la situation ex-ante avant l’élection de Donald Trump, ce qui est un illusion

[xi] De plus le président français a signé la déclaration finale après le sommet de l’OTAN qui contredit ses prises de position  sur la Russie et la Chine, notamment  le fait absurde de mettre la Russie et le terrorisme sur le même plan. le président a de manière incohérente par rapport à ses déclarations aussi parlé de la Russie non plus comme ennemi mais comme  une menace  dans un tweet. La création d’un groupe de réflexion prospective sur l’avenir de l’OTAN, permet aux français du point de vue de la communication politique, de monter l’utilité de leur provocation avant le sommet.

 

 

 

 

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