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La relance franco-allemande de l’Union européenne neutralisée par l’utopie française et l’inertie allemande

Un bilan clinique à propos de la relance du projet européen par le président français Emmanuel Macron et la chancelière allemande Angela Merkel est nécessaire. Si le recul manque pour apprécier pleinement l’effet des décisions politiques prises depuis 2017, on peut toutefois mesurer la différence avec les plans européens très ambitieux du président français.

Malgré la communication politique qui tend à montrer un couple franco-allemand uni pour masquer les désaccords, le sommet franco-allemand de Mesenberg[1]  abouti a compromis précaire, inachevé et asymétrique en faveur de l’Allemagne qui ne résoudra pas les questions de fond. Depuis l’unification allemande et l’élargissement de l’Union européenne, le centre de gravité du projet européen s »est déplacé au profit de l’Allemagne. La France a tenté en parallèle de  rééquilibrer la  situation (carte : Allemagne – France – l’enjeu du centre de gravité géopolitique).

Comme lors des sommets précédents depuis la création de l’euro, les divergences sur les finalités géopolitiques subsistent. Le rôle de contrepoids que la France voulait ériger avec une séparation nette entre la zone euro dotée d’un gouvernement économique plus politique et un budget substantiel, avec un parlement spécifique et un ministre de la zone euro pour contrebalancer l’UE à 27 dominée par l’Allemagne, a échoué. (carte : le couple franco-allemand et la dimension géopolitique de la crise de l’euro ).

L’Allemagne est la puissance centrale de l’UE et a pour objectif de maintenir l’unité  de l’UE à 27 (après le Brexit) et ne veut pas se couper de son flanc oriental avec les États qui ne font pas partie de la zone euro. Les Allemands ne s’engageront pas dans une  « union de transferts », c’est à dire une aide financière conséquente vers les États et régions plus pauvres de l’UE, à l’image de la péréquation financière dans la fédération allemande. Un budget de la zone euro, a finalement été approuvé au sommet franco-allemand de Mesenberg par les Allemands, initialement hostiles à cette question. Les contours de ce budget ont été présenté à Bruxelles le 19 novembre. Or, contrairement aux souhaits d’Emmanuel Macron qui voulait un budget en dehors de l’UE, celui-ci serait intégré au budget pluriannuel de l’Union européenne. Il serait de plus supervisé par la Commission européenne, et donc très influencé par les conceptions allemandes ordo-libérales. Le montant du budget de la zone euro serait trop insignifiant pour être structurant et la mise en œuvre repoussée en 2021 serait largement conditionnée par les exigences allemandes, inscrites dans les priorités du budget de l’UE (2021-2027). Ce compromis a même rencontré l’opposition des Pays-Bas et des pays nordique de l’UE, renforçant les incertitudes sur le projet[2].

Si Emmanuel Macron avait fait des propositions très audacieuses pour la zone euro, celles-ci avaient dès le départ été considérées comme relevant de l’utopie par la plupart des partis politiques et des économistes en Allemagne. D’où le retard pris de la réponse allemande, aggravée par les difficultés pour former une coalition politique après les élections en 2017.

Si les Allemands ont neutralisé les propositions de la France en ce qui concerne la zone euro, Angela Merkel a par contre répondu par des propositions  audacieuses en matière de politique étrangère[3], comme un siège non permanent de l’UE au conseil de sécurité de l’ONU, ce qui pose la question de la coordination avec le siège permanent avec la France à l’ONU, et un conseil de sécurité européen, avec rotation de ses membres, ce qui pose la question  de la prise de décision et du droit de veto. Ces propositions ont été reçues avec méfiance de la part des Français.

Ce n’est pas nouveau.

On retrouve ici le vieux clivage lors de la négociation du traité de Maastricht en 1991-92, où les Français ont poussé à une unification économique et monétaire pour ne pas laisser les Allemands dicter la politique monétaire de l’Europe avec la Bundesbank, tandis les Allemands  ont cherché à une plus grand unification politique sur les questions de politique étrangère. Face à la réticence des Français, c’est vers l’unification monétaire que les efforts se sont penchés.  Aujourd’hui, l’approfondissement sur les deux thématiques est enrayé car la situation géopolitique  s’est modifiée à l’avantage de l’Allemagne, qui se satisfait plus des rapports de forces actuels au sein du projet européen que la France. L’Allemagne freine donc les ardeurs françaises.

La méthode de négociation en question

La présidence française ne peut plus tabler sur la situation où l’Allemagne allait accepter des plans français plus intégrés sur le plan de l’intégration économique et monétaire, là où la France est plus faible, mais ne rien lâcher en  échange sur le plan politique où la France à un avantage grâce à son siège au conseil de sécurité et la bombe nucléaire.

Les Allemands ne sont pas prêts à devenir à leur frais le « bouclier » [4] de la zone euro et les Français ne sont pas prêts à relativiser et européaniser leur siège au conseil de sécurité. Dans le contexte géopolitique actuel. Les sauts qualitatifs dans le sens d’une intégration et unification toujours plus étroite ne pourront pas aboutir. On ne peut pas écarter cette possibilité à long terme, mais les circonstances internationales et internes à l’UE devraient changer dramatiquement au point de bousculer les paradigmes.

On peut questionner la posture de négociation  du président français. A partir du moment où le président français avait décidé de gagner la confiance des Allemands en faisant des concessions préalables à la négociation, sa marge de manœuvre était quasiment nulle.

Le président français a initié une réforme préalable de la France, dans le sens d’une plus grande libéralisation et réduction des dépenses, donc sur le modèle allemand ordolibéral pour obtenir la confiance des Allemands. Il espérait ensuite obtenir de la part des Allemands une intégration supplémentaire de la zone euro, afin de construire un gouvernement économique européen apte à mieux prendre en compte les préoccupations françaises dans les décisions aujourd’hui déséquilibrées au profit de l’Allemagne. Les plans européens du président français ont pourtant été neutralisés, même les artifices de communication vont essayer de prouver le contraire.

Le président Français s’est placé dès le départ en partenaire mineur dans la négociation en acceptant les exigences allemandes de se conformer à la vision orthodoxe de l’UE, au lieu de construire un rapport de forces.

La question n’est pas conjoncturelle, elle est d’ordre géopolitique et relève des finalités différentes et concurrentes entre l’Allemagne et la France. Les présidents précédents,  Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande avaient déjà échoué dans leur volonté de rééquilibrage de l’Union européenne par un renforcement de la zone euro.  Sans la menace d’une position très ferme, d’une politique de la chaise vide ou d’un référendum comme arme de négociation, il y a peu de chances de faire aboutir les négociations. Le gouvernement italien, bien plus offensif, cherche à changer les règles budgétaires, et s’il réussit, aura imprimé sa marque sur le projet européen de manière bien plus efficace, en jouant le rapport de force décomplexé.

Le constat est que les plans utopistes d’Emmanuel Macron ont été fortement réduits et que sa popularité s’est de plus affaiblit après une séries de crises internes, tandis que l’Allemagne est entrée dans une période d’incertitude qui devient systémique après les élections successives, la fragmentation du paysage politique, et l’annonce du départ d ‘Angela Merkel, au plus tard en 2021.

Ce constat était toutefois largement prévisible, si l’on avait pris la  peine de se pencher sur les perspectives géopolitiques des temps longs et les  représentations allemandes et françaises divergentes sur leur rôle respectif au niveau national et européen.

Sur la thématique de la défense, la situation s’enlise également.

Les limites  du projet d’Europe de la défense  

L’Union européenne se prête mal à un équilibre géopolitique franco-allemand, car ses compétences sont surtout concentrées sur les questions économiques, tandis que les questions de défense et sécurité jusqu’à présent relèvent de la souveraineté nationale et sont concentrés à l’OTAN.  L’Allemagne est une puissance économique tandis que la France se positionne comme puissance militaire. D’où l’objectif de la France de faire avancer la coopération sur les questions de défense au sein de l’UE avec le programme PESCO, mais aussi selon le modèle des coalitions de volontaires, avec l’Initiative européenne d’intervention en dehors de l’UE et de l’OTAN.

Toutefois, un équilibre entre la France puissance nucléaire et l’Allemagne puissance économique, était possible, lors de la Guerre Froide, mais plus difficile aujourd’hui, dans un monde géopolitique fluide.

Les Français et les Allemands parlent d’ « autonomie stratégique » pour l’UE depuis les incertitudes provoquées par les déclarations du président Américain Donald Trump. L’autonomie stratégique n’a toutefois pas la même signification en France ou en Allemagne. Pour les Français il s’agit d’aller vers plus d’autonomie opérationnelle, d’où la priorité pour une l’Initiative européenne d’intervention, complémentaire au projet PESCO.  Pour les Allemands, il s’agit d’avoir plus d’équipements militaires susceptible d’améliorer la défense territoriale de l’Europe au moyen du programme PESCO conçu de manière complémentaire à  l’OTAN, mais aussi son positionnement de nation-cadre au sein de l’OTAN. Derrière ces accents différents se cachent le les priorités géopolitiques différentes. Pour les  Français, les théâtres prioritaires sont la Méditerranée, le Moyen Orient et l’Afrique, pour les Allemands, l’Europe centrale et orientale et les Balkans.

Le président français et la chancelière allemande ont aussi utilisé le terme d’armée européenne à l’occasion des commémorations du 11 novembre à Paris. Toutefois, ces déclarations doivent être comprise comme un abus de langage et ne représentent pas les positions des deux États[5]. De plus le positions divergent aussi derrière ce slogan. Angela Merkel est pour une « armée des Européens » pour éliminer la guerre en Europe entre nations[6]. Elle cherche avant tout l’unité européenne, plus que l’Europe puissance, projet défendu par les  Français. De plus, le non-dit de la défense européenne, est que l’Allemagne ne dépasse pas les dépenses de la France, pour  préserver un  équilibre. L’Allemagne a pris toutefois un retard considérable et l’état de ses équipements militaires laisse à désirer.

Une incertitude sur la protection de l’Allemagne par l’OTAN et le parapluie nucléaire américain  s’est accrue après les déclarations ambigües de Donald Trump.  Un débat sur l’arme nucléaire s’est engagé en l’Allemagne parmi un petit groupe de politiques et de journalistes [7]. En France, des journalistes se sont aussi posé la question d’une dissuasion française élargie à l’Allemagne[8].

Le statut de puissance nucléaire de la France et le renoncement de l’Allemagne à l’arme nucléaire dans le traité de Non prolifération (TNP) signé en 1969, et le traité de Moscou relatif à son unification en 1990, place les deux pays dans des postures très différentes.

L’Allemagne faisant partie de l’Alliance atlantique, la garantie nucléaire peut s’élargir à l’Allemagne en cas d’agression par un État tiers au titre de la solidarité collective de l’alliance[9]. Les forces nucléaires françaises pourraient théoriquement être mises au service de la défense de l’Allemagne. Dans ce cas de figure, la décision d’employer l’arme nucléaire au profit de l’Allemagne dépendrait de l’appréciation souveraine du président français

La coopération franco-britannique en matière de défense est jusqu’à présent le cercle de solidarité affichée le plus étroit en Europe. Il s’est focalisé d’abord sur la dissuasion nucléaire. La signature du traité de Lancaster House[10], traité bilatéral franco-britannique, le 2 novembre 2010, moins de 12 années après les accords de St Malo en 1998, a relancé l’axe franco-britannique en matière de défense. L’accord souligne que les Français et les Britanniques sont « déterminés à jouer un rôle leader en matière de sécurité et de défense » sur le constat d’un « niveau de confiance mutuelle sans précédent » dans l’histoire des deux pays, qui se traduit par l’annonce d’une communauté de destin stratégique car les « intérêts vitaux peuvent aussi être menacés à tout moment. Nous n’envisageons aucune situation où les intérêts vitaux de l’une de nos deux Nations pourraient être menacés sans que ceux de l’autre le soient aussi[11] »

Un rapprochement plus approfondi entre l’Allemagne et la France qu’avec les Britanniques, sur la question de l’arme nucléaire est-il possible ?

Le gouvernement Français est réticent à se prononcer sur cette question. La France considère jusqu’à présent que  l’incertitude fait partie de la dissuasion, et l’arme nucléaire, arme de souveraineté qui touche aux intérêts vitaux de la nation, ne se partage pas.

Une couverture nucléaire de l’Allemagne par la France de manière explicite induirait de facto une dépendance de l’Allemagne vis à vis de la France, que l’Allemagne n’acceptera pas.  Pour les Allemands qui ne possèdent pas l’arme nucléaire, les États-Unis sont les garants ultimes de la défense de l’Allemagne dans l’OTAN tandis que les États-Unis sont une réassurance pour les Français qui font de leur arme nucléaire un instrument d’autonomie stratégique. Les États européens, y compris l’Allemagne, dont le territoire accueille des bases OTAN avec des armes nucléaires américaines à double clé, préfèrent un parapluie nucléaire américain, à celui de la France[12].

L’Allemagne ne peut pas produire ses propres armes nucléaires. Cela lui est interdit par les traités, et leur renégociation serait un casse tête politique interne susceptible de faire sauter n’importe quelle coalition au pouvoir. Les Allemands ne veulent pas non porter cette responsabilité, car cette voie serait perçue pas ses voisins comme une tentative d’hégémonie européenne. Ce serait tout aussi  inacceptable pour la Russie, mais aussi les États-Unis, qui perdrait  leur statut de protecteurs ultimes de l’Allemagne.

Dans le nouveau traité franco-allemand d’Aix-la-Chapelle[13] signé en janvier 2019 par Emmanuel Macron et Angela Merkel, il est stipulé que la France et l’Allemagne « se prêtent aide et assistance par tous les moyens dont ils disposent, y compris la force armée, en cas d’agression armée contre leurs territoires », du fait des engagements qui les liens dans le traités de l’Atlantique Nord (article 5) et de l’Union européenne (article 42). Il ne va pas au delà des engagements existants et ne remet pas en cause la souveraineté française ultime en la matière, qui relève avant tout de la décision politique et non pas du droit.

L’Allemagne, puissance géopolitique implicite et la France puissance géopolitique déclaratoire

Enfin la France, suivie par l’Allemagne, ont martelé leur idée d’une « souveraineté européenne » . La France souhaite un rapprochement substantiel franco-allemand sur la question, alors que l’Allemagne ne définit sa marge de manoeuvre, que dans les limites de la vision géopolitique des États-Unis.

L’Allemagne pense moins à l’échelle globale que l’échelle européenne. Sa posture est ajustée au mieux de ses intérêts à l’échelle pan-européenne dans les limites euro-atlantistes, et sans prendre de responsabilités trop pesantes, ni explicites.  L’Allemagne a rendu invisible ses intérêts nationaux, en cherchant à  accomplir ses objectifs au travers de ses alliances l’OTAN et l’UE, afin de démonter une retenue internationale. L’Allemagne a donc tendance à confondre ses intérêt avec ceux de l’Europe entière. Mais rendre de manière explicite une politique de puissance déclencherait une très grande méfiance de ses partenaires.

L’Allemagne fait pourtant de la géopolitique de manière implicite.

Sous couvert de l’OTAN et de l’UE, l’Allemagne est une puissance centrale qui a élargi son influence politique et économique vers l’ Europe centrale et orientale, les Balkans et les États issus l’ex-URSS. L’idéologie qui sous-tend cette expansion est évidemment très différente de l’idéologie pangermanisme à la veille de la Première Guerre Mondiale, car elle se poursuit aujourd’hui au nom de l’occidentalisation et l’européanisation de son flanc oriental, d’où la rivalité géopolitique croissante avec la Russie. Donc l’idéologie change mais les tropismes géographiques perdurent. C’est ainsi que le gouvernement allemand poursuit implicitement la construction d’une zone tampon à l’Est vis à vis de la Russie au moyen du partenariat oriental de l’Union européenne, et le soutien de l’OTAN. L’Allemagne considère ainsi quelle a une responsabilité particulière envers l’Ukraine, comme la France envers ses anciennes colonies. Les perceptions de sécurité ne coïncident pas entre les deux nations, même si elles se chevauchent (carte : Allemagne – France et la sécurité : perception des menaces dans leur proximité géographique).

Dans le cadre strict du projet européen, donc l’UE, l’Allemagne  a atteint ses objectifs  géopolitiques.  Elle a obtenu la réunification et une position au centre géographique de l’Union européenne, entourée d’alliés. Elle est donc en situation de saturation géopolitique. l’Allemagne cherche donc à conserver ses avantages acquis, mais sans prendre des responsabilités européennes supplémentaires,  que ce soit au niveau politique ou du financement.

La France a par contre une posture mondiale explicite, car son territoire déborde de l’Europe et fait des déclarations ambitieuses en Europe, La « souveraineté européenne », mise en avant par la France est représentative d’une nouvelle géopolitique déclaratoire, qui  ne repose pourtant pas sur des bases conceptuelles solides. On l’a dit ce concept a été adopté par les Allemands, mais ils n’y mettent pas le même contenu.

L’objectif général du président français est la refondation d’une « Europe souveraine, unie et démocratique ». La nation est un élément escamoté du discours si ce n’est sous un angle négatif avec la critique du « nationalisme ». On objectera que la notion de souveraineté européenne est périlleuse puisque l’Union européenne n’est pas une nation, et que le principe de souveraineté réside dans la nation selon la conception française.

Le président français défend une « Europe souveraine » et une « autonomie stratégie de l’UE » et la chancelière allemande a soutenu le président français sur cette voie. Toutefois, derrière cette unité affichée se cachent des conceptions différentiées de la souveraineté européenne entre les deux pays. Les Français cherchent un plus grand degré d’autonomie pour l’UE, ce qui signifie plus d’indépendance des Européens vis à vis des États-Unis, tandis que les Allemands sont plus attachés à la primauté de l’OTAN, et donc le lien avec les États-Unis.

Le président français a pourtant aussi admis comme les Allemands, la nécessité d’une complémentarité de l’UE avec l’OTAN. Cette complémentarité de l’UE avec l’OTAN, même selon des degrés différents, entre en contradiction avec le principe d’autonomie stratégique de l’UE, car cette complémentarité signifie le maintien en réalité de la primauté de l’OTAN pour la défense en Europe.

Comme l’avait anticipé le Général de gaulle, une bureaucratie supranationale européenne aurait toujours tendance à s’aligner sur une vision euro-atlantiste dictée de l’extérieur, donc les États-Unis. La notion de « souveraineté européenne » si cela signifie donner plus de compétences à l’UE sur les questions de défense, cela abouti en réalité à un alignement progressif sur les priorités de l’OTAN, puisque l’UE est censée être complémentaire de l’OTAN. C’est ce qu’on observe en regardant les programmes PESCO, qui collent en grande partie avec les priorités de l’OTAN comme le programme de mobilité militaire sur le territoire de l’UE, et qui remettent pas en cause la primauté de l’OTAN.

Avec la notion de « souveraineté européenne »  mais couplée à une complémentarité entre l’UE et l’OTAN selon la priorité des Allemands, le président Emmanuel Macron s’est en réalité  rapproché de la conception allemande de l’Europe. Cela signifie aussi  de facto un alignement sur la vision géopolitique des États-Unis dans le monde puisque les Allemands ne conçoivent pas le projet européen en dehors de la primauté euro-atlantique, en dépit de l’élection de Trump. La France européanisée d’Emmanuel Macron s’éloigne donc de la conception du général de Gaulle de l’indépendance nationale et européenne.  La réalité montre donc l’inverse de la politique déclaratoire sur une plus grande autonomie des Européens.

Sur les questions de défense, il y a donc une contradiction forte entre les notions de souveraineté européenne et de souveraineté nationale. Les nations européennes pourraient effectivement renforcer leur marge de manœuvre au sein d’un alliance commune sur les questions de défense, mais c’est sur la base de nations fortes et souveraines qui feront une Europe forte, et non pas une intégration des politiques de défense de l’Allemagne de la France dans un système supranational à la légitimité limitée. C’est pour cette raison que les plans européens sur la défense comportent de sérieuses limites.

Cette contradiction  est également forte à, propos du différent très médiatisé sur la question du multilatéralisme avec les États-Unis. Même si les États-Unis de Donald Trump se retirent des traités internationaux, ils conservent et exercent de manière unilatérale une influence considérable en Europe, y compris au moyen des sanctions, mais aussi la stratégie de division des États membres de l’UE quand il y a désaccord sur les priorités géopolitiques. L’Europe reste un terrain de manœuvre de la géopolitique mondiale des États-Unis, notamment pour fragmenter l’Eurasie. En faisant de l’Europe une zone tampon sous leur contrôle (un « Rimland »[14] selon W. Mitchell, secrétaire d’État adjoint aux affaires européennes et eurasiennes de septembre 2017 à février 2019), les États-Unis bloquent un rapprochement potentiel entre l’UE et la  Russie et maintiennent ainsi leur leadership en Europe et dans le monde. Les États-Unis de Donald Trump, acceptent une certaine forme de multipolarité avec leurs adversaires stratégiques, la Russie et la Chine, mais sans l’Union européenne qui est de plus en plus marginalisée (carte : Géopolitique de la nouvelle rivalité des puissances).

Faute d’accord sur les finalités européennes, les Allemands et le Français ne parviennent pas encore, à se détacher de l’orientation  euro-atlantiste exclusive du projet européen, et donc leur marge de manœuvre réduite, en raison de l’utopisme déclaratoire des Français et l’inertie des Allemands.

Conclusion et Perspectives: la situation géopolitique ne permet pas de saut qualitatif européen

La relance franco-allemande et de l’Union européenne est  donc enlisée, pour des raisons géopolitiques, et non pas conjoncturelles. Le dilemme fondamental de  l’Europe avec l’Allemagne réunifiée est revenue à l’enjeu classique : l’Allemagne est trop petite pour exercer une hégémonie indiscutable, trop grande pour un équilibre géopolitique européen.

La tentative de compensation géopolitique de la France pour rééquilibrer le poids de l’Allemagne depuis son unification ne peut pas réussir au moyen de plus d’intégration, et avec pour condition, la respect du système existant. L’obstacle est que l’Allemagne ne veut pas plus d’Europe dans le sens des idées françaises, car elle profite du statu quo

Si l’Allemagne ne cherche pas et ne peut pas exercer le rôle de chef de file en Europe. La France ne peut pas remplacer l’Allemagne non plus, car les plans européens du président français n ‘est pas partagée par les autres pays membres .

La France n’est plus au centre géographique de l’Europe, et les plans utopistes d’Emmanuel Macron divisent l’Europe: le différent à propos de l’euro et la crise migratoire avec l’Italie ; le désaccord sur L’Europe puissance et la souveraineté européenne avec les États les plus atlantistes : la fracture avec la répartition des migrants avec les pays d’Europe centrale sont désormais structurels.

Pour équilibrer l’Allemagne, et reprendre un rôle de chef de file, la France pourrait déborder de  l’échelle stricte de l’Union européenne, et se rapprocher de la Russie pour négocier une nouvelle architecture européenne de sécurité.  Cette voie est nécessaire pour une stabilisation du continent européen, et faire face de manière commune avec la Russie à l’arc de crise au Sud de l’Eurasie travaillé par la menace islamiste. (carte : Nouvelle architecture géopolitique européenne) Elle suscite pourtant l’opposition des États les plus atlantistes qui adhèrent à une Europe euro-atlantiste exclusive, donc contre la Russie.

Un saut qualitatif franco-allemand n’est donc pas possible par incapacité à définir plus précisément les finalités du projet européen: une orientation exclusive euro-atlantiste ou un meilleur équilibre avec la négociation d’un espace  de sécurité et de prospérité de Lisbonne à Vladivostok ; un sous-ensemble de la mondialisation, ou les États se positionnent comme des facilitateurs des flux, ou bien des États défenseurs de l’identité nationale et des frontières dans un projet civilisationnel.

L’épicentre de la crise de l’UE est donc la rivalité franco-allemande. Elle va probablement s’accroitre à moyen terme face à l’inertie Allemande arqueboutée sur ses avantages. Cette évolution rendra plus visible, l’obsolescence des paradigmes de l’UE dans le contexte de l’émergence d’une monde multicentré plus fluide et déterminé par les rivalités géopolitiques.

À partir de ce diagnostic géopolitique, différent scénarios se profilent. sans s’exclure mutuellement:

L’objectif franco-allemand, tant qu’Emmanuel Macron est président et Angela Merkel chancelière, sera sans doute la préservation du couple franco-allemand malgré le déséquilibre. Les Français cherchent à poursuite de la réforme de l’Union européenne dans le sens de plus d’ambition, mais les Allemands freinent. Les Français peuvent considérer qu’ils pourraient ainsi mieux défendre leur point de vue au sein d’un couple franco-allemand déséquilibré en faveur de l’Allemagne, mais en obtenant pas à pas un rééquilibrage. Cette voie est pourtant en train d’échouer du point de vue des Français.

Une alternative est de considérer que la France d’Emmanuel Macron s’est trop éloignée de son rôle de balancier vis à vis de l’Allemagne, en cherchant la  priorité exclusive à l’unité du couple franco-allemand. Lorsque viendra, à l’occasion des élections européennes, puis présidentielles, le bilan des propositions d’Emmanuel Macron, qui n’aura pas obtenu de concessions majeures de la part des Allemands, une crise franco-allemande n’est pas à exclure. On entendra plus les voix de l’opposition exigeant un rééquilibrage vis à vis de l’Allemagne sur les question géoéconomiques, mais aussi en jouant sur les alliances. Une réforme du projet européen vers moins d’intégration et des alliances plus fluides au sein de l’UE, mais aussi vers l’extérieur en changeant d’échelle, avec le Royaume-Uni après le Brexit, la Russie, et les États-Unis serait la voie privilégiée. Cette option aurait l’avantage de permettre aux Européens, et en particulier la France, de s’organiser à partir de leur position géographique, en posture de pivot entre les espaces euro-atlantique, euro-asiatique, euro-méditerranéen et africain et euro-arctique..

Enfin à plus long terme, le rebond de l’Union européenne apparait aujourd’hui peu probable si elle conserve les paradigmes actuels. Une fragmentation irrémédiable de l’Union européenne  est possible, sous l’effet des crises internes et externes, notamment à cause des bombes à retardement que constituent la crise migratoire, mais aussi la crise de l’euro, qui ouvre deux sous-scénario:

-le premier est une perte d’influence continue et des désaccords de plus en plus fréquents qui font de l’UE un entité de moins en moins influente, et des nations de plus en plus affaiblies et divisées entre elles avec au mieux, une préservation précaire des acquis de l’UE et une navigation à court terme

-le retour des politiques d’équilibre avec une Allemagne néo-Bismarckienne et une France néo-Gaulliste, caractérisées par un nationalisme défensif et non pas expansif, qui naviguent entre coopération et rivalité dans une Europe des nations profondément réformée mais qui reste interdépendante, avec des armées plus solides qui interviennent dans les crises de la périphérie de l’UE, voire sur le territoire des États-membres face à des actions terroristes islamistes

Dans tous les cas, le modèle d’Europe fédérale centré sur l’Allemagne perd de sa pertinence puisque l’Allemagne ne veut pas, et ne peut pas en prendre les responsabilités. Le Brexit risque de souligner plus encore les divergences franco-allemandes, cœur de la crise de l’UE. La centralité du couple franco-allemand  qui persiste au niveau déclaratoire, perd de son poids selon les deux derniers scénarios, mais reste irremplaçable. L’Union européenne est donc sur la voie d’une régression géopolitique inexorable.

[1] http://www.elysee.fr/assets/Uploads/DeclarationMesebergFR.pdf

[2] https://www.la-croix.com/Economie/Monde/Paris-Berlin-peaufinent-leur-vision-dun-budget-zone-euro-2018-11-19-1200984139

[3] https://institutdelors.eu/wp-content/uploads/2018/06/20180606_Blog-Post-Merkel-on-Europe-Decryption_Koenig-Guttenberg-Rasche_FR.pdf

[4] Expression employée par Nicolas Sarkozy lors de la crise de l’euro sous sa présidence

[5] https://www.handelsblatt.com/politik/international/eu-reform-macron-will-eine-europaeische-verteidigung-der-bundesregierung-geht-das-zu-weit/23624228.html

[6] https://www.bundeskanzlerin.de/bkin-de/aktuelles/rede-von-bundeskanzlerin-merkel-vor-dem-europaeischen-parlament-am-13-november-2018-in-strassburg-1549538

[7] https://www.welt.de/politik/deutschland/plus180136274/Eine-Nuklearmacht-Deutschland-staerkt-die-Sicherheit-des-Westens.html

https://www.lopinion.fr/edition/international/l-allemagne-veut-elle-bombe-atomique-161420

[8] https://www.nouvelobs.com/monde/20180910.OBS2107/la-france-va-t-elle-partager-sa-bombe-atomique-avec-l-allemagne.html

[9] « La garantie suprême de la sécurité des Alliés est apportée par les forces nucléaires stratégiques de l’Alliance, en particulier celles des États-Unis; les forces nucléaires stratégiques indépendantes du Royaume-Uni et de la France, qui ont un rôle de dissuasion propre, contribuent à la dissuasion globale et à la sécurité des Alliés ». Concept stratégique pour la défense et la sécurité des membres de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord adopté par les chefs d’État et de gouvernement à Lisbonne, 19 novembre 2010. http://www.nato.int/cps/fr/natolive/official_texts_68580.htm

[10] Au cours de ce sommet de Lancaster House, deux traités ont été signés : un Traité de coopération en matière de défense et de sécurité, et un Traité de coopération dans les technologies liées à la gestion des arsenaux nucléaires (traité Teutates).

[11]Déclaration sur la coopération de défense et de sécurité, Londres, 2 novembre 2010.

Cette déclaration existait déjà dans le livre blanc français sur la défense et la sécurité : « Avec l’autre puissance nucléaire européenne, le Royaume-Uni, la France constate qu’il n’existe pas de situation dans laquelle les intérêts vitaux de l’un seraient menacés sans que les intérêts de l’autre le soient également ». Livre blanc sur la défense et sécurité nationale, 2008,  p.70.

[12] L’achat du F35, susceptible de transporter des bombes nucléaire américaines, pour le renouvellement de la flotte d’avions en Belgique, Italie, Pays-Bas, Turquie, Royaume-Uni confirme l’attachement  accordé au parapluie nucléaire américain

[13] https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/allemagne/relations-bilaterales/traite-de-cooperation-franco-allemand-d-aix-la-chapelle/

[14] https://www.heritage.org/global-politics/report/the-transatlantic-bond-preserving-the-west

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