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La Turquie s’éloigne inexorablement de l’Europe

Le président Erdogan a été réélu en Turquie au premier tour par une  majorité de citoyens. Cela signifie que la trajectoire  choisie par le président vers une réislamisation de la société, et une politique étrangère néo-ottomane va donc se poursuivre.

La question de la place de la Turquie entre projet européen ou Eurasie, est un enjeu géopolitique important dans la nouvelle configuration mondiale du monde multicentré.

Pendant la guerre froide, il a été considéré par les Etats membres de l’Alliance atlantique qu’il était dans l’intérêt du projet européen de donner une place à la Turquie à cause de sa position géostratégique avantageuse pour contenir l’URSS comme ennemi de l’Occident.   La Turquie est un Etat-membre de l’Alliance atlantique  depuis 1952 et elle est également le candidat officiel pour l’adhésion à l’Union Européenne depuis 1999.

Dans la configuration géopolitique mondiale qui se profile, les rivalités géopolitiques sont de différentes nature que pendant la guerre froide. L’URSS n’est plus l’ennemi désigné et les menaces ont évolué. L’Islam radical est devenu la menace commune prioritaire dans l’espace de Vancouver à Vladivostok. Les prises de positions du nouveau président américain Donald Trump qui considère que l’Islam radical et non pas la Russie sont la menace principale, confirment  cette évolution.

Le projet européen  doit s’adapter pour rester une alliance profitable  aux nations européennes et un instrument de souveraineté.  La relation entre la Turquie et la nouvelle Europe devrait être réévalué selon cet angle d’analyse.

Un diagnostic de la situation mondiale doit d’abord être posé

Deux grands évolutions caractérisent la situation géopolitique qui émerge au XXème siècle : d’abord le monde se fragmente car la mondialisation est une lutte de répartition des espaces géopolitiques de manière simultanée avec l’émergence de nombreux acteurs.

Les rivalités idéologiques sur le territoire sont de plus en plus issues des caractéristiques civilisationnelles des nations.

Le projet européen devrait d’adapter à cette nouvelle configuration, c’est à dire promouvoir un nouvel équilibre entre nations dans un monde multicentré, et poser les bases d’une alliance européenne sur des caractéristiques civilisationnelles communes.

Or l’Union européenne a un positionnement vis à vis de la Turquie encore hérité de la guerre froide

Sur le plan de la géostratégie, la situation actuelle est absurde.

Avec la présence de troupes turques sur le territoire au nord de la République de Chypre,  une portion du  territoire de l’Union européenne  est non seulement  occupée de facto mais aussi de jure par une puissance extérieure. La posture de l’Union européenne et de ses Etats membres est pour le moins paradoxale en matière de relations extérieures et révèle ici un cas flagrant de « deux poids deux mesures étonnant »: l’Union européenne sanctionne la Russie pour une soi-disant occupation illégale du territoire de l’Ukraine, Etat non membre de l’Union européenne, tandis que la Turquie, qui a reconnu unilatéralement la République turque de Chypre du Nord occupe militairement et illégalement le territoire d’un état membre de l’Union européenne mais ne subit pas de sanctions.

Certains Etats membres de l’UE et de l’OTAN considèrent encore que la Turquie doit rester un contrepoids à la Russie,  mais cette vision euro-atlantiste fait fi de  l’indépendance stratégique des Européens et prolonge les paradigmes obsolètes issus de la Guerre Froide.

En ce qui concerne les valeurs, si l’on veut donner une place à la Turquie dans le projet européen, cela signifie aussi que la République turque devrait accepter et partager les valeurs  civilisationnelles caractérisant  le monde occidental et l’Europe en particulier.

Mais cela correspond-t-il à la réalité, si on regarde l’évolution de la Turquie ?

L’État turc s’est éloigné des principes de la structure de l’Etat laïque fondés par le premier président du pays Mustafa Kemal Ataturk dés la prise du pouvoir par le « Parti de la justice et du développement » (2002). Le cap actuel politique du président Erdogan est une tendance islamiste bien accentuée , en plus de son aspiration à s’emparer du pouvoir de manière presque illimitée.

Lors la période kémaliste, l’armée était la garant de la Turquie laïque. Selon la Constitution les militaires avaient un droit de  le droit de regard en politique, s’il y avait une menace des fondements de l’organisation étatique. Tout a changé sous le président Erdogan. Ce droit de regard de l’armée a été exclu de la Constitution lors de l’organisation d’un referendum populaire. Durant la même période a été initié un processus du renforcement d’une seule religion, l’Islam, dans la vie politique de la République, à rebours des principes kémalistes.  Le port de la voile par les femmes turques dans les lieux publics, les bureaux, les universités est redevenu légal.

Le président Erdogan a aussi modifié les règles constitutionnelles pour élargir les pouvoirs du président de la République, à rebours des principes édictés par l’UE et l’OTAN.

L’Union européenne a signé en 2015 l’Accord sur l’immigration avec la Turquie à cause de l’afflux migratoire en provenance du Proche Orient et de l’Afrique du Nord aux pays de l’Union Européenne. En vertu de ce document, on a promis à Ankara un progrès considérable des négociations d’adhésion à l’UE et l’octroi aux citoyens turcs du régime sans visas avec les pays de l’Espace Schengen, à condition que la Turquie respecte toutes les dispositions de l’UE dans ce domaine.  Derrière la question des visa se cache  une question encore plus sensible, l’immigration turque dans l’UE.  les minorités turques dans l’UE sont de plus en plus instrumentalisées par le parti islamiste du président Erdogan  pour exercer des pressions  politiques sur les Européens. Le président Erdogan a même déclaré que l’assimilation était un crime contre l’humanité et que les familles turques  émigrées en Europe devaient former des familles nombreuses. Le président Erdogan pratique ainsi une ingérence inacceptable à la souveraineté des nations européennes. Il serait irresponsable de poursuivre l’immigration et d’octroyer la libre circulation aux ressortissant turcs dans ces conditions.

Simultanément l’Union Européenne a souscrit les engagements financiers envers la République afin d’aider la Turquie à financier  l’installation et l’entretien des réfugiés sur le territoire turc. Après la conclusion de l’Accord, il a été demandé aux pays européens d’augmenter plusieurs fois le volume du financement, selon un chantage permanent.

De plus, la Turquie a refusé de modifier sa législation contre-terroriste, ce qui devait être la grande pierre d’angulaire de l’accord  pour obtenir un régime sans visas. Au lieu d’un dialogue constructif, le gouvernement turc a menacé d’ouvrir les portes et d’inonder l’Europe par des réfugiés si l’UE n’obtempérait pas.

Poursuivre les négociations d’adhésion de la Turquie à l’UE ne fera donc que renforcer les désillusions et soumettra les Européens a des exigences croissantes et le chantage lorsqu’il faudra admettre que l’élargissement est impossible.

Un arrêt des négociations d’adhésion est nécessaire pour éviter une crise  qui sera d’autant plus grave qu’elle sera différée. Le calcul consistant à croire que la Turquie va abandonner cette trajectoire de manière unilatérale sans contreparties est une illusion.  Il est urgent de faire baisser les enchères qui seront de plus en plus défavorables aux Européens avec le temps.

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