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Élections présidentielles en Ouzbékistan : le choix de la stabilité

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Article écrit par Pierre-Emmanuel Thomann  et Irina Brunereau, journaliste à Tashkent.

Le 4 décembre dernier, les Ouzbeks ont choisi leur nouveau président . Ils ont élu Mr. Shavkat Mirziyoyev.

Cette élection avait une importance particulière, car elle a été organisée selon une procédure exceptionnelle après la disparition du Président Islam Karimov. Cette élection avait donc la valeur d’un double test : réussir la transition politique du pays  qui n’a connu qu’un seul président depuis son indépendance, et faire fonctionner l’État et ses règles dans une période charnière.

Le test a été réussi puisque le pays a préservé sa stabilité et a démontré que l'État était fort.

Le message envoyé par les électeurs est le choix de la stabilité politique et la volonté de poursuivre dans la même direction. Le nouveau président Mr. Shavkat Mirziyoyev a donc souligné dans son discours d’investiture que sa priorité  était de poursuivre les réformes engagées par le Mr Islam Karimov de manière résolue et consistante. Cette approche est populaire car l‘Ouzbékistan s’est modernisé de manière constante sur l’entièreté de son territoire depuis son indépendance, ce que tout observateur extérieur a pu constater si l’on prend la peine de visiter le pays pour constater les évolutions. 

Ce vote a aussi exprimé la volonté des citoyens de persévérer sur la voie de  la construction de l’État-nation ouzbek depuis son indépendance d’une manière originale. L’Ouzbékistan comporte en effet de nombreuses minorités ethniques et religieuses qui reflètent son histoire mouvementée et son territoire comme terre de passage des populations. Le nouveau président a ainsi mis en  seconde priorité,  le maintien des bonnes relations entre citoyens d’origine ethniques et de confessions religieuses variées, à un moment où les conflits prolifèrent dans le monde.  

Le régime politique de l’Ouzbékistan ne devrait toutefois pas être évalué uniquement à travers les lunettes de la démocratie de type européenne de l’Ouest. Le régime s’est constitué en fonction des défis actuels spécifiques à l’Ouzbékistan, de ses spécificités historiques et de sa géographie. L’Ouzbékistan est un pays d’Asie, ou la notion de groupe et sa cohésion est considérée comme aussi importante que l'épanouissement individuel. L’individualisme occidental n’est donc pas en Ouzbékistan,  l’alpha et l’oméga de la politique.

Les progrès de l’Ouzbékistan en matière de modèle démocratique ont été reconnus par l’OSCE, puisqu’ils y ont envoyé pour la première fois une importante délégation d’observateurs pour une mission de long terme. Cette décision démontre aussi l’importance grandissante de l’Ouzbékistan pour la stabilité de l’Eurasie. En tout, plus de 600 observateurs internationaux ont été invités pour suivre les élections. Cela démontre aussi la volonté d’ouverture du pays, mais bien évidemment, en gardant avec raison la maîtrise de leur processus de modernisation. Le politologue Américain Frederick Starr de la John Hopkins University a ainsi souligné que ces élections étaient "une étape importante dans le processus de modernisation du pays".

L’organisation au niveau local sur le territoire joue un rôle important dans en Ouzbékistan qui est un pays qui a des traditions et des coutumes très anciennes,  et qui souhaite les préserver. Les Mahallas, communautés locales Ouzbèques, sont des structures privilégiées traditionnelles ou se nouent des relations de confiance, apportant solidarité et résilience. L’Ouzbékistan a aussi conservé un héritage laïque qui est un atout pour l’élaboration d’une identité nationale

La construction progressive d’un État de droit qui intègre les différentes composantes ethniques, territoriales, et religieuses dans un ensemble national stable doit être élaboré par les Ouzbeks selon un processus nécessairement lent pour sa légitimation. L'erreur de favoriser un modèle de démocratie occidentale importé dans la précipitation, qui sera illégitime, inapproprié, et inefficace a été évitée. Le modèle ouzbek de modernisation préfère ainsi les réformes réfléchies et adaptées au contexte ouzbek, plutôt que la thérapie de choc qui a décomposé de nombreux pays dans le monde.   

Chaque pays doit avoir le droit de défendre son propre modèle. Les régimes politiques occidentaux des pays qui se considèrent comme des modèles universels sont aussi différents entre eux. Le régime politique de  l’Ouzbékistan ne ressemblera jamais complètement à celui d’un pays occidental, au même titre que le régime présidentiel de la république française ne ressemblera jamais à celui du régime parlementaire d’une démocratie nordique, ou d’un État fédéral.     

Le vote des citoyens uzbeks  a aussi exprimé aussi la satisfaction d’une majorité des citoyens envers le président précédent qui a préservé la paix dans un environnement régional très difficile. Le conflit en Afghanistan à ses frontières n'est pas clos  et les relations compliquées entre pays d’Asie centrale et les rivalités géopolitiques mondiales  convergent dans cette région pivot d’Eurasie.

Si la plupart des États poursuivent une stratégie d’alliance cherchant à se mettre sous la protection d’un grand État pour assurer leur sécurité, l’Ouzbékistan cherche à se constituer comme un pôle politique régional selon le principe de l’indépendance nationale.  L’Ouzbékistan, depuis sa position géographique du milieu, pratique une politique subtile d’équilibre  visant à une équidistance entre  ses  voisins immédiats et les grandes puissances qui manœuvrent sur le continent eurasien. L’Ouzbékistan préserve des relations fortes avec la Russie et les pays de la CEI et diversifie ses partenariats, au delà de ses voisins immédiats, avec la Chine, le Japon, la Corée du Sud, le Vietnam l’Inde, le Pakistan,  les États-Unis,  l’Union européenne selon une diplomatie multidirectionnelle.   

L’appartenance de l’Ouzbékistan aux organisations internationales reflète cette volonté d’équilibre selon les différents axes, les espaces euro-atlantique et méditerranéen, russo-sibérien, vers la péninsule arabique,  vers l’Asie du Sud, l’Asie du Sud–Est pacifique.

L’ Ouzbékistan est membre des Nations unies, de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), La Communauté des Etats Indépendants (CEI), l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), de l’Organisation de Coopération de Shanghaï (OCS), l’Organisation de Coopération Centrasiatique (OCC) et l’Organisation de la conférence islamique pour assurer la stabilité et la sécurité et la prospérité par une présence politique dans ces différentes enceintes.

 

Conclusion : l’Ouzbékistan et l’Europe

Comprendre les enjeux aux quel fait face l’Ouzbékistan nécessite une grille de lecture  privilégiant la position géographique du pays et son héritage historique, et non pas une interprétation calquant les clés de lecture  occidentalistes. 

Si l’on se penche sur les intérêts des Européens, c’est la stabilité qui est primordiale pour cette région, qui fait fonction de zone tampon et d’endiguement des instabilités d’Asie du Sud-Est. Dans l’optique du monde multipolaire, les Européens auraient un intérêt à approfondir les relations avec un État qui valorise la culture et l’héritage civilisationnel, et la stabilité pour faire une alliance face aux déstabilisations de l’arc sud de crise 

L’intérêt  des européens pour l’Ouzbékistan ne doit pas être uniquement énergétique, ou sécuritaire, comme un territoire utile pour leur propre sécurité, même si cela est aussi important. Dans l’optique du monde multipolaire, les Européens auraient un intérêt à approfondir les relations avec un État qui valorise la culture et l’héritage civilisationnel.

L’intérêt commun est donc aussi une vision de l’histoire qui valorise la richesse culturelle. Cette héritage civilisationnel sur les temps longs caractérise le cœur de l’ancien monde à l’Est et à l’Ouest? C'est sur cet héritage que devrait se bâtir une identité nationale forte, mais ouverte aux coopérations internationales. La préservation de cette richesse culturelle doit devenir un ciment commun face aux nouvelles utopies véhiculées par une utilisation anarchique des nouvelles technologies de communication comme internet. Cette approche doit aussi contrer les acteurs étatiques et privés qui orientent la  société de l’information selon une mondialisation égalisatrice, qui aplanit les identités et les cultures, pour dériver vers l’idéologie utopique du « village global » a-territoriale (utopie signifie sans lieu en grec).

Face aux idéologies de l’interdépendance, et comparé aux pays qui ont fait le choix de la fuite en avant dans la mondialisation, l’Ouzbékistan a fait le choix de la prudence et du long-terme dans un environnement international de plus en plus difficile à maîtriser.  

Il n’y pas de maîtrise du destin d’un peuple, d’une nation, sans ancrage historico-territorial ; l’Ouzbékistan, territoire à l’héritage millénaire, a tout intérêt à donner la priorité à la transmission des héritages passés aux générations futures parallèlement à sa modernisation progressive. La tradition ouzbèque qui consiste à planter un jardin lorsqu’un enfant nait, illustre bien la nécessaire perpétuation des héritages passés aux générations futures.   

Les bouleversements au sud de la Méditerranée ne doivent ainsi pas faire oublier aux Européens que le flanc oriental de l’Union européenne , qui inclut l'Asie centrale et l'Ouzbékistan en son coeur géopolitique, est vital pour leur sécurité mais aussi pour leur prospérité. La construction d’alliances dans la mondialisation est nécessaire et un rapprochement plus substantiel avec l’Ouzbékistan serait un atout pour l’Europe.  

L’Europe, face aux déstabilisations croissances de son flanc Sud, à intérêt à se rapprocher de son flanc oriental,  dans un grand mouvement d’ensemble dans cette zone immense d’opportunités incluant la l’Ouzbékistan qui constitue le pivot d’Asie centrale mais aussi la Russie et son hinterland sibérien, et le Caucase.

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