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Brexit : un train européen qui déraille peut en cacher un autre !

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Les débats qui s'intensifient à propos du Brexit ont l'inconvénient de détourner l'attention des opinions publiques et du personnel politique des États-membres  des vrais enjeux géopolitiques du projet européen en crise. Derrière le Brexit, se cache en réalité une fissure géopolitique autrement plus grave au cœur de l'Union européenne qu'une sortie des britanniques de l'Union européenne à laquelle ils n'adhèrent de toute façon que de manière sélective depuis leur adhésion : la nouvelle rivalité géopolitique franco-allemande.

Quel que soit l'issue du référendum au soir du 23 juin, l'Union européenne est sur la voie d'une fragmentation géopolitique croissante, en miroir de la multipolarité globale, et le Brexit ne changera pas cette tendance profonde de la conjoncture mondiale. Les gouvernements Français et Allemands craignent le Brexit avant tout pour des raisons d'équilibre de pouvoir au sein de l'Union européenne.  Le Royaume-Uni permettait jusqu'à présent à la France de rééquilibrer le poids de l'Allemagne et à l'Allemagne de camoufler l'asymétrie engendrée par sa réunification au sein de l'UE. Avec un éventuel Brexit, il serait plus difficile de masquer ces rivalités de pouvoir et le maintien du Royaume-Uni dans l'Union ne ferait que prolonger les postures d'évitement vis à vis de cette question qui bloque les débats pourtant nécessaires avec les citoyens européens sur les finalités du projet européen.    

La question du Brexit est pourtant une opportunité à saisir afin de s'atteler à remodeler les (dés)-équilibres internes à l'Union européenne qui sont un obstacle à la renaissance du projet européens selon de nouveaux paradigmes plus adaptés au monde qui vient. Si les enjeux géopolitiques profonds de cette question étaient enfin débattus,  et si les Français et les Allemands étaient plus occupés à relancer leur propre relation que de craindre les retombées d'un Brexit, le débat perdrait largement en irrationalité et gagnerait en profondeur.

D'où la preuve par défaut que c'est bien de l'absence d'une relance franco-allemande que le projet européen pâtit aujourd'hui  et qui devrait au contraire focaliser tous les efforts pour relancer le projet européen sur des bases plus solides. Les Allemands et les Français ont créé l'euro sans les Britanniques, ils peuvent donc avancer s'ils sont en phase. Le problème est précisément qu'ils ne sont toujours pas d'accord sur la gestion de la monnaie unique et de ses implications en termes de pouvoir, d'où le prolongement de la crise de l'euro. La question des finalités européennes reste plus que jamais d'actualité. Quel que soit l'issue du référendum sur la maintien du Royaume-Uni au sein de l'Union européenne, les crises multiples internes et externes  continueront de fissurer toujours un peu plus une Union européenne si les questions de fond sont évitées.  

L'illusoire relance franco-allemande dans le cas d'un Brexit

Des voix s'élèvent du côté des promoteurs d'une intégration européenne renforcée en faveur d'un Brexit afin de relancer le projet européen autour d'un axe franco-allemand, selon une vision intégrationniste et fédérale. Après le référendum, des propositions seront évidemment mises sur la table par les Français et la Allemands afin de chercher à reprendre en main les évènements, comme ce fut le cas après chaque crise européenne.  Si ces propositions se basent sur les recettes du passé, elles ne passeront pas le test de la réalité géopolitique.

L'émergence d'une Europe politique à partir d'une intégration renforcée de la zone Euro comme l'ont souhaité les gouvernements français successifs se révèlera être une impasse car ce projet ne coïncide pas avec les attentes profondes du gouvernement Allemand. la France en effet cherche à bâtir une Europe politique autour de la zone euro élargie aux pays du Sud de l'Europe pour contrebalancer le poids de l'Allemagne et un  gouvernement économique pour promouvoir sa vision de la primauté de la politique sur l'économie. Au delà des communiqués franco-allemands destinées à promouvoir une unité sans faille,  les  Allemands  cherchent au contraire  à éviter un gouvernement économique de la zone euro pour promouvoir la gouvernance à l'échelle de l'Union européenne.  Les Allemands au centre géographique de l'Union européenne  ne veulent pas se couper de la Pologne et de la Suède et préserver avec leurs alliés proches, leur vision ordo-libérale de l'économie européenne, c'est à dire un encadrement plus fort des États nationaux par les forces du marché et des normes européennes plus strictes. 

Le dernier épisode de cette crise franco-allemande latente sur la plupart des grand enjeux est l'accord germano-turc sur la crise migratoire concocté avant le sommet européen du 18 mars 2016, sans un accord préalable franco-allemand. La gravité des crises multiples et le sentiment d'urgence a permis de camoufler cette épisode révélateur des enjeux de pouvoir franco-allemands en profonde mutation. Cette décision qui n'a pas fait l'objet d'un consensus entre les 28 malgré les efforts de communication politique, non seulement laissera des traces profondes, mais ne pourra pas être mis en œuvre face aux réalités de cette crise. La gestion catastrophique de la crise migratoire contribue par ailleurs largement à la probabilité d'un Brexit, en plus de la propension du Royaume-Uni, comme île, à regarder vers "le Grand Large" plutôt que le continent européen.

Dans le cas d'un Brexit, la fissure franco-allemande qui continue de s'élargir au sein de l'Union européenne deviendrait plus visible lorsque qu'il faudra s'entendre sur la marche à suivre pour l'Union européenne après le référendum. Les finalités européennes sont encore trop différentes entre les deux pays et masquées par  le refus volontaire de se pencher sur les causes profondes.

Une nouvelle rivalité géopolitique entre la France et l'Allemagne a émergé après l'unification allemande et l'élargissement de l'Union européenne renforçant selon la perception française, le déplacement du centre de gravité géopolitique vers l'Allemagne, et une prépondérance allemande dans les institutions européennes. La France n'est pas en mesure d'accepter une Europe fédérale ou très intégrée qu'elle percevrait comme une "Europe allemande", tandis que les Allemands, en situation de saturation stratégique n'ont pas vraiment besoin d'aller plus loin, mis à part des normes européennes confortant leur modèle économique car ils ont obtenu l'essentiel de leurs revendications nationales : la réunification, une position géopolitique favorable au centre de l'Union européenne après l'élargissement oriental, et le cadre d'une Europe libérale qui favorise leurs exportations. 

La passivité du gouvernement français face à sa marginalisation dans les équilibres de pouvoir européen a pavé la route pour une probable contre-réaction dès le lendemain des élections présidentielles de 2017. Celle-ci qui sera d'autant plus forte que ces équilibres mouvant de pouvoir ne seront pas traités au plus vite pour face au pourrissement de la relation en rétablissant une asymétrie qui ne se résume pas à un alignement de la France sur des normes européennes dont une partie croissante de ses citoyens considèrent qu'elles ne lui conviennent plus.

La question des anciens équilibres géopolitiques internes et externes au projet européen refait surface

La question des équilibres précaires de pouvoir entre l'Allemagne, la France et la Royaume-Uni qui occupe le non-dit des préoccupations européennes à l'occasion de la question du Brexit n'est pas nouvelle.

Dès 1969, le nouveau président français Georges Pompidou avait levé le veto du général de Gaulle à l'extension de la CEE au Royaume-Uni, afin de contrebalancer le poids de l'Allemagne qui a dépassé la France sur le plan de l'économie notamment après la crise de 1968. Le Royaume-Uni, après son accession à la CEE, à en quelque sorte remplacé la Russie comme rôle de contrepoids au profit de la France vis à vis de l'Allemagne. Jusqu'à aujourd'hui, l'axe franco-britannique a servi les gouvernements français successifs pour contrer une vision trop fédérale du projet européen afin de promouvoir une vision intergouvernementale que la France et le Royaume Uni  ont toujours partagée même à des degrés différents (la monnaie unique par exemple), et plus récemment, construire une Europe de la Défense avec un pays détenteur de la bombe atomique, d'un siège au conseil de sécurité des Nations Unies et porteur d'un projet de puissance classique. Le dernier projet s'est révélé n'être pour  le moment qu'une illusion, malgré les accords de St Malo en 1998 et le traité franco-britannique dit de Lancaster House en 2010, surtout depuis le retour unilatéral de la France dans les commandements intégrés de l'OTAN depuis 2009 sans concessions de ses partenaires.  

Dans le cas d'un Brexit, l'Union européenne va vraisemblablement perdre du  temps et de l'énergie à renégocier ses nouvelles relations avec le Royaume-Uni. Pourtant, il n'y a pas de doute qu'une place particulière lui sera offerte du fait de son poids et de son rôle de balancier au sein de l'Union européenne. Toutefois, l'importance du Royaume-Uni risque d'être amoindri, et pour retrouver un équilibre géopolitique vis à vis de l'Allemagne, la France redécouvrira sans doute l'utilité de la relation franco-russe. Le Brexit nous ramènerait pas certains côtés à une situation similaire à celle que vivait l'Europe de l'Ouest lors de la présidence du général de Gaulle, et dans une ambiance de Nouvelle Guerre Froide qui est l'objectif affiché d'un certain nombre d'États membres de l'UE et de l'OTAN. Pour assurer l'avenir d'un projet européen réformé, un équilibre franco-allemand doit être évidemment rétabli. Les États-Unis vont pourtant se focaliser sur l'Allemagne dans le cas d'un Brexit et probablement offrir à nouveau un Partnership in Leadership avec la puissance centrale du continent, renforçant le déséquilibre qui peut être fatal à la relation franco-allemande qui doit pourtant rester l'axe central du projet européen. Le gouvernement français pourrait donc saisir l'occasion du Brexit pour contenir toute dérive trop prononcée vers une Europe germano-américaine.

Si le gouvernement français issu des urnes après 2017  savait se servir de cette configuration nouvelle comme une réelle opportunité, un rapprochement franco-russe permettrait ainsi de rehausser le poids géopolitique de la France en Europe, et de facto dans le monde après des années de régression et de déséquilibre croisant vis à vis de l'Allemagne et de la vision prépondérante d'une Europe euro-atlantiste au détriment d'une Europe européenne d'inspiration gaullienne basée sur les grands équilibres géopolitiques continentaux et mondiaux.

Dans un second temps, afin de se prémunir de cette perspective euro-atlantiste exclusive qui marginaliserait définitivement la vision classique de la France dans le projet européen,  le gouvernement français  pourrait proposer un renforcement des liens franco-allemands autour d'une nouvelle Ostpolitik européenne. Cette voie permettrait de hisser le projet européen à une taille continentale de Lisbonne à Vladivostok. et renouer par la même occasion avec une vision anticipatrice du général de Gaulle.  Cette option est la seule qui permette à la France d'espérer  sortir dans l'impasse géopolitique dans laquelle elle s'est elle-même fourvoyée en choisissant de se positionner comme État charnière entre couple franco-allemand et renforcement de l'ancrage atlantiste avec une alliance militaire avec le Royaume-Uni. et les États-Unis, dans le cadre de son retour dans les comités de l'OTAN (à l'exception des plans nucléaires) et des accords de Lancaster House.

Le positionnement des Français à la charnière de deux cercles, le couple franco-allemand et l’axe franco-britannique, était supposé donner une position de carrefour et de point d’équilibre au centre de ces deux cercles. Ce positionnement issu des représentations françaises,  se révèle de plus en plus illusoire. Positionnés à la charnière des différents cercles de pouvoir, les Français se font entraîner  vers la primauté des intérêts euro-atlantiques par gravité par le poids qu’exercent les États-Unis dans le cercle composé des Français et des Anglo-saxons, et vers la prépondérance allemande sur les questions monétaires dans le cercle franco-allemand, c’est à dire une position de partenaire mineur en terme de pouvoir dans chacun des deux cercles.

Le cercle franco-russe est une option ancienne qui mérite d'être redécouverte car les autres options ont échoué pour préserver la marge de manœuvre française et un meilleur équilibre européen.

Aborder cette question est d'autant plus urgent que le gouvernement allemand s'apprêterait à considérer de plus en plus la Russie comme un rival, si l'on en croit les fuites sur le nouveau livre blanc allemand sur la sécurité qui sera publié cet été[1]. Cette nouvelle posture issue d'une idéologie euro-atlantiste trop exclusive et de la réinvention d'une menace russe ne convient pas aux intérêts de souveraineté et d'équilibre de la France. Il y a une nécessité pour la France de retrouver sa place de point d'équilibre entre les nations en Europe et se positionner comme médiatrice entre les États-Unis et la Russie selon la doctrine gaullienne. Cette option est d'autant plus opportune qu'elle serait bienvenue par les Russes qui déplorent l'abandon de ce rôle que détenait la France dans les équilibres européens.

La France devrait entrainer dans son sillage les pays méditerranéens comme l'Italie, l'Espagne, la Grèce, Chypre mais aussi les pays d'Europe centrale comme la Hongrie, la Slovaquie la République tchèque qui s'inquiètent d'une fracture croissante avec la Russie. Ils ont aussi beaucoup à perdre dans une Europe germano-américaine ancrée sur un orientation euro-atlantiste exclusive, au détriment d'une Europe franco-allemande aux prolongements continentaux avec un équilibre entre Europe germanique, latine, slave et anglo-saxonne.     

Du côté des voix sceptiques vis à vis de l'Union européenne, le Brexit aurait évidemment un effet accélérateur et amplificateur de ceux qui considèrent que l'Union européenne est irréformable et qu'il faut en sortir au plus vite, et donc préparer un Franxit. Il faut toutefois préciser que cela ne constituerait pas une catastrophe malgré la dramatisation outrancière des débats qui vont jusqu'au prédire un nouvel Armageddon.  Aucune force politique en Europe désormais ne remet en cause le fait que les nations européennes ont besoin de faire alliance dans ce Maelström qu'est devenue la mondialisation et qui dérive vers une lutte de répartition des espaces géopolitiques. Un Brexit renforcerait les adeptes d'une Europe plus respectueuse des souverainetés nationales et moins alignée sur les alliés extérieurs. Ils estiment en quelque sorte que pour sauver l'Europe civilisationnelle, c'est l'Union européenne qui doit se réformer radicalement ou disparaitre. Si le débat a pris une telle intensité, c'est que l'Union européenne présente des carences graves et les tabous à ce sujet seraient plus facilement levés. Une question centrale   qui est centrale dans l'esprit des citoyens britanniques face à la question du Brexit est la nécessité des frontières qui protègent les citoyens, car la sécurité restera toujours la priorité pour les nations. La crise migratoire est évidement un  révélateur des carences graves de cette construction qui a trop dérivé vers l'idéologie hors-sol. L'Union européenne réformée devra protéger ses citoyens, ou tombera dans l'obsolescence. 

Si le oui l'emporte

Les options suggérées dans cette analyse ne sont pas moins dignes d'intérêt dans le cas d'un maintien du Royaume-Uni dans l'Union européenne. La crise européenne semblerait, à tort, moins grave, et une autre occasion serait sans doute nécessaire pour enfin espérer aborder ces questions géopolitiques de fond. Elles resurgiront tôt ou tard malgré l'euphorie passagère des euro-utopistes qui en déduiront que la crise a été contenue et qu'il faut poursuivre comme avant sur la voie d'un fusion inéluctable des nations européennes dans un grand ensemble euro-atlantique dans le cadre de la mondialisation libérale. Si les équilibres européens ne sont pas renégociés en anticipation des crises et dans un climat de relative sérénité, des actions  de rééquilibrages se produiront de manière unilatérale dans un climat géopolitique plus délétère. Les débats de précampagne électorale présidentielle en France à droite de l'échiquier politique sur les options de politique étrangère soulignent bien que l'on ne pourra plus continuer comme avant.     

Si les débats de fond,  comme cela est fort probable, sont occultés par la dictature du court terme et de l'évitement qui a caractérisé les gouvernements des États membres lors de crises actuelles et passées, alors des crises géopolitiques autrement plus graves encore se chargeront de nous rappeler tous ces fondamentaux !


[1] http://www.welt.de/politik/deutschland/article155952158/Das-sind-die-groessten-Risiken-fuer-Deutschlands-Sicherheit.html

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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