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L’Ukraine et la stratégie géopolitique des États-Unis

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La stratégie géopolitique globale des États-Unis a pour objectif prioritaire le contrôle de l’Eurasie sur la carte du monde. Avec une continuité remarquable, les États-Unis cherchent depuis près de deux siècles à éviter que n’émerge une puissance qui puisse défier leur statut de puissance mondiale sur ce continent. Les États-Unis ont ainsi combattu l’Allemagne de Guillaume II et ses visées impérialistes continentales à l’ occasion de la première guerre mondiale, l’Allemagne nazie et leur projet de domination de  l’Eurasie à l’occasion de la Deuxième guerre mondiale en enfin l’URSS et ses visées expansionnistes pendant la guerre froide. Ils tentent aujourd’hui d’empêcher un rapprochement entre l’Union européenne et la Russie par l’élaboration de politiques aux conséquences déstabilisatrices pour une unification du continent eurasien comme  l’élargissement de l’OTAN,  le bouclier anti-missile et la tentative de détachement de l’Ukraine du monde russe.

Les gouvernements des États-Unis sont ainsi constamment tentés depuis les années 1950 au XXème siècle par l’endiguement et la politique de refoulement territorial de la Russie. Ces stratégies sont directement  issues des représentations géopolitiques anglo-saxonnes dont les fondements ont été conceptualisés par Sir Halford Mackinder (le Heartland), Nicolas Spykman (le Rimland) et plus récemment Zbigniew Brzezinski qui pointe à nouveau l’Eurasie comme le centre des stratégies géopolitiques américaines à l’échelle du monde. Ce politologue  américain proche des administrations américaines et expert renommé dans les think tanks aux États-Unis a préconisé dès 1996 de former un axe constitué par la France, l’Allemagne, la Pologne et l’Ukraine pour faire rétrécir l’influence russe.

Dans les préconisations géopolitiques de cet auteur, les analogies avec  la crise ukrainienne actuelle sont frappantes. 

Selon Zbigniew Brzezinski, dans son ouvrage : « Le Grand Echiquier, l’Amérique et le reste du monde » [2]  :

« Pour l’Amérique, l’enjeu géopolitique principal est l’Eurasie. Depuis cinq siècles, les puissances et les peuples du continent qui rivalisent pour la domination régionale et la suprématie globale ont dominé les relations internationales.  Aujourd’hui c’est une puissance extérieure qui prévaut en Eurasie et sa primauté globale dépend étroitement de sa capacité à conserver cette position. » (p.57).

Soulignant les intérêts des États-Unis à former une tête de pont de la démocratie pour préserver leur propre suprématie, le politologue  américain Zbigniew Brzezinski annonce qu’au cours de la période de 2005 à 2010, « il est vraisemblable que la collaboration franco-germano-polonaise, au sein de l’Union européenne et de l’OTAN se sera approfondie, spécialement en matière de défense. Elle pourrait devenir le noyau occidental d’un large système de sécurité, embrassant la Russie ainsi que l’Ukraine. L’Allemagne et la Pologne ayant toutes deux un intérêt géopolitique particulier à l’indépendance ukrainienne, on peut tout à fait envisager que cette dernière soit, par étapes, coptée comme quatrième partenaire d’une relation privilégiée. En 2010, la collaboration franco-germano-polono-ukrainienne, engageant quelque  230 millions de personnes, pourrait devenir la colonne vertébrale géostratégique de l’Europe ». Une question essentielle se pose, ce scénario se déroulera t-il dans un environnement apaisé ou de tensions croissantes avec la Russie ? (p.118). Rétrospectivement, ce point de vue de l’auteur publié en 1997 semble excessivement optimiste quant à la faisabilité de cette stratégie dès 2010, mais l’objectif clair de détachement de l’Ukraine de la Russie et les évènements  actuels lui donnent une résonance particulière.

Zbigniew Brzezinski classe l’Ukraine dans les pivots géopolitiques. « La notion de pivots géopolitiques désigne les États dont l’importance tient moins à leur puissance réelle et à leur motivation qu’à leur situation géographique sensible et à leur vulnérabilité potentielle, laquelle influe sur le comportement des acteurs géostratégiques. Le plus souvent, leur localisation leur confère un rôle clé pour accéder à certaines régions ou leur permet de couper un acteur de premier plan des ressources qui lui sont nécessaires. Il arrive aussi qu’un pivot géopolitique fonctionne comme un bouclier défensif pour un État ou une région de première importance» (p.69). Si l’on prend le cas de l’Ukraine, cet État joue un rôle défensif pour la Russie vis-à-vis de l’OTAN, d’où l’objectif des Russes de neutraliser l’Ukraine (pas d’extension de l’OTAN), tandis que les États-Unis cherchent à détacher l’Ukraine de la Russie pour affaiblir cette dernière : « l’indépendance de l’Ukraine modifie la nature même  de l’État russe. De ce seul fait, cette nouvelle case importante sur l’échiquier eurasien devient un pivot géopolitique. Sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un empire en Eurasie. Et quand bien même elle s’efforcerait de recouvrer un tel statut, le centre de gravité en serait alors déplacé, et cet empire pour l’essentiel asiatique serait voué à la faiblesse, entraîné dans des conflits permanents avec ses vassaux agités d’Asie centrale » (p.74).

L’objectif est ainsi double : détacher l’Ukraine de la Russie pour l’empêcher de rétablir une influence en Europe comme puissance autonome et souveraine, et occidentaliser (démocratiser) la Russie par osmose territoriale avec l’Ukraine en voie d’occidentalisation afin de la réduire en puissance régionale seconde par rapport aux États-Unis porteurs de la vision unipolaire.  Il suggère ainsi  les objectifs des États-Unis dans le chapitre suivant  « A plus long terme, elle doit encourager la transformation démocratique et le redressement économique en Russie. Il est indispensable qu’elle contre toute tentative de restauration impériale au centre de l’Eurasie, qui ferait obstacle à son objectif géostratégique numéro un : la mise sur pied d’un vaste système euro-atlantique, auquel la Russie elle-même a intérêt, puisqu’elle pourrait s’appuyer dessus pour garantir sa sécurité et sa stabilité » (p.121).  Outre l’arrogance avec laquelle l’auteur se permet de choisir la meilleure option à la place du peuple Russe, faire dépendre les Russes de l’Alliance atlantique pour leur sécurité revient à leur nier toute aspiration à la souveraineté et d’en faire un État vassal de l’espace euro-atlantique sous leadership des États-Unis

L’argument de l’extension de la démocratie (avec le changement de régime comme instrument) avancé par Zbigniew Brzezinski et les adeptes de la vision euro-atlantiste, est le ciment idéologique qui masque de manière consciente pour les plus cyniques ou « somnambule » pour les autres, les manœuvres géopolitiques offensives d’un Occident centré sur les États-Unis. L’exportation d’un modèle occidental est de nature à déraciner les autres nations qui ont des modèles différents et lorsqu’elles sont affaiblies, elles ne sont plus capables d’opposer une stratégie alternative et se coulent dans la stratégie unipolaire de la première puissance mondiale. Cette doctrine de l’exportation de la démocratie est   un échec si l’on s’en tient aux objectifs annoncés (la réussite de la greffe), mais a déstabilisé de nombreuses nations qui se retrouvent dans une situation plus désastreuse qu’auparavant  (Yougoslavie, Afghanistan, Irak, Libye).  

L’auteur est même allé plus loin dans ses réflexions en 1997 en préconisant la transformation de l’État russe en État confédéral, projet qui ressemble fort à un véritable démantèlement de la Russie. Afin d’empêcher une renaissance russe, la nouvelle Russie serait décomposée en trois territoires liés par une lâche confédération une Russie européenne, une république sibérienne et une république d’Extrême Orient. [3]

A propos de la crise ukrainienne actuelle, Zbigniew Brzezinski a  réaffirmé en juin 2014 [4] que la Russie devait être réduite à ne jouer qu’un rôle régional : « La vraie place de la Russie comme un pays important est en Europe comme un pays européen majeur ». Selon le stratégiste, des armes défensives devaient être fournies à l’Ukraine et l’effet de dissuasion devrait mis à profit pour engager un dialogue. « L’Ukraine devrait poursuivre son processus, soutenu par une large partie des Ukrainiens,  de devenir partie de l’Europe ». Si Zbigniew Brzezinski soutient l’orientation « européenne » de l’Ukraine » c'est-à-dire l’orientation occidentale, il estime que l’OTAN ne devrait pas s’élargir à l’Ukraine pour préserver la crédibilité de l’alliance mais qu’elle devrait être prête à défendre ses membres contre la Russie en cas d’agression. Il estime aussi que l’animosité de l’Ukraine vers la Russie est nouvelle. « L’Ukraine devrait ainsi évoluer non seulement comme un problème persistant pour la Russie, mais aussi représenter une perte permanente  d’une énorme partie de son territoire,  la perte de territoire la plus importante subie par la Russie dans sa trajectoire de son expansion impériale, et cela devrait éventuellement commencer à agir contre la nouvelle mythologie de la place de la Russie et de son rôle dans le monde ». Selon Zbigniew Brzezinski, « la Russie doit comprendre que l’Ukraine ne deviendra pas membre d’une sorte d’Union eurasienne mythique que la Président Poutine essaie de promouvoir sur la base d’une nouvelle doctrine d’une position spéciale de la Russie dans le monde ».

L’hypothèse de cette analyse est que les conceptions de Zbigniew Brzezinski reflètent de manière assez proche la stratégie géopolitique du gouvernement des États-Unis à propos de l’Ukraine.

Les États-Unis et leurs proches alliés aux conceptions euro-atlantistes  cherchent ainsi à éviter que la Russie ne redevienne une puissance politique capable de les défier sur le continent eurasien et d’accélérer la multipolarité géopolitique mondiale. Ils s’opposent donc aussi à un rapprochement euro-russe en créant une nouvelle fracture continentale entre Union européenne et Russie au moyen d’une instrumentalisation de la crise ukrainienne, à moins que le rapprochement euro-russe ne soit voué à une occidentalisation (c'est-à-dire américanisation) de la Russie.

 L’implication de l’OTAN en ex-Yougoslavie, les élargissements successifs de l’OTAN et la promotion des changements de régimes en Ukraine lors de la révolution orange et ensuite en 2014 ont tous eu pour objectif de repousser le monde russe dans ses terres continentales.

Comme lors de crises yougoslaves, la crise en Ukraine permet ainsi aux États-Unis de trouver un nouvel objectif à l’OTAN après le retrait d’Afghanistan, et faire survivre une organisation décisive pour leur influence en Europe et contre la Russie.

 Le bouclier anti-missile peut aussi être perçu comme un moyen de créer une nouvelle division entre Européens et Russes, alors que la menace iranienne n’est pas encore avérée et qu’un rapprochement entre Iran et États-Unis n’a pas fait disparaitre le projet repris par l’OTAN.

Face à cette réalité, les États-membres de l’Union européenne devraient prendre conscience des enjeux de souveraineté à plus long terme pour le projet européen au sujet de la question de l’Ukraine. Ils devraient mesurer pleinement les conséquences d’un éloignement du projet européen avec la Russie, en fonction de leurs propres intérêts, et non pas ceux d’une puissance extérieure.


[1] Sa doctrine se résume ainsi « qui gouverne l’Europe de l’Est domine le Heartland ; qui gouverne le Heartland, domine l’Ile-Monde ; qui gouverne l’île-Monde domine le Monde ».

[2] Le Grand Echiquier, l’Amérique et le reste du monde, Hachette, 1997, 273 p.

[3] « A loosely confederated Russia — composed of a European Russia, a Siberian Republic, and a Far Eastern Republic — would also find it easier to cultivate closer economic relations with its neighbors. Each of the confederated entities would be able to tap its local creative potential, stifled for centuries by Moscow's heavy bureaucratic hand. In turn, a decentralized Russia would be less susceptible to imperial mobilization”. Foreign Affairs, a Geostrategy for Eurasia, Zbigniew Brzezinski, septembre- octobre 1997.

[4]  Conférence Global Europe programme: « Mutual security on Hold, Russia the West and European security architecture », event transcript, Wilson center,  6 juin 2014, Washington.

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