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L’été meurtrier : encerclement de l’Europe par le chaos euro-atlantiste (I)

 

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Un bilan sur l’environnement de sécurité de l’Union européenne après un été 2014 particulièrement meurtrier dans les différents conflits de sa proximité géographique peut être visualisé de manière immédiate sur une carte géopolitique (voir carte ci-dessus).

Les actions et stratégies successives des acteurs étatiques américains et européens ont abouti à aggraver la situation de sécurité de l’Union européenne au point ou l’Europe est de facto encerclée par deux grands arcs d’instabilités sur son flanc Sud et sur son flanc Est [1]. La situation géopolitique actuelle est largement le résultat de la pensée euro-atlantiste, c'est-à-dire d’un projet européen conçu comme un sous-ensemble de la vision géopolitique mondiale des États-Unis, et donc largement aligné sur les intérêts des États-Unis comme leaders d’un espace géopolitique que l’on qualifierait de Grand Occident.

L’Union européenne et la plupart de ses États-membres sont pris dans un carcan idéologique qui dérive vers un euro-atlantisme exclusif et aboutit à la création de nouvelles fractures géopolitiques dans leur proximité géographique et à leur éloignement vis-à-vis d’acteurs étatiques au Sud (entre autres le gouvernement syrien) et à l’Est (le gouvernement russe) avec qui une coopération serait pourtant profitable aux intérêts de sécurité à long terme de l’Union européenne, même a minima selon le principe du réalisme politique.

L’alignement volontaire ou inconscient des institutions et des gouvernements européens aux options euro-atlantistes aboutit à une « Europe somnambule [2] » qui s’enfonce dans les erreurs de diagnostic et accumule les erreurs stratégiques au point d’aboutir aux effets contraires à ceux recherchés.

Les stratégies euro-atlantistes ne sont pas les seules responsables[3] de la dégradation actuelle de la sécurité européenne, mais elles ont exacerbé des situations antérieures déjà problématiques comme la prolifération de l’islamisme radical et les conflits « gelés » issus de l’effondrement de l’URSS.

Le soutien aux révolutions arabes au moyen de changements de régimes successifs et par des opérations militaires comme en Irak, en Libye et le soutien aux révolutionnaires en Syrie s’est imposé par alignement des Européens sur l’option stratégique prise par les États-Unis dès la stratégie du Grand Moyen Orient depuis 2003. Ces actions aboutissent non pas à une occidentalisation du flanc sud de l’Union européenne mais, soit des guerres civiles meurtrières dans lesquelles prolifèrent les milices djihadistes (La Syrie et l’Irak), soit la formation de gouvernements islamistes (la Tunisie, la Libye), soit le retour de gouvernements autoritaires qui aboutissent à une situation encore plus figée (comme l’Egypte). Le soutien inconditionnel des États de l’Union européenne à l’Etat d’Israël en juillet 2014 pendant son offensive sur la bande de Gaza sous blocus depuis des années, l’indifférence devant la colonisation continue des terres palestiniennes, mais aussi l’aveuglement devant le renforcement de l’islamisme politique du côté palestinien par l’absence de soutien au nationalisme palestinien de type laïc (le mouvement d’Arafat), renforce l’instabilité du Proche-Orient.

Sur le flanc oriental, la promotion d’un changement de régime en Ukraine au printemps 2014 au moyen d’un véritable coup d’Etat[4], suivie de l’insistance de l’Union européenne et de ses États membres à signer un accord de libre-échange entre l’Union européenne et l’Ukraine a aggravé les tensions géopolitiques internes en Ukraine mais aussi avec la Russie qui estime que ses intérêts n’ont pas été pris en compte. Cette zone de libre-échange risque en effet de réorienter les flux commerciaux de l’Est de l’Ukraine vers l’Union européenne au détriment des échanges avec la Russie et des citoyens ukrainiens qui risquent le chômage de masse par l’invasion des produits de l’Union européenne. Les produits de l’Union européenne risquent aussi d’envahir le marché russe via l’Ukraine. La Russie avait pourtant proposé d’organiser des réunions tripartites entre l’Union européenne, l’Ukraine et la Russie afin de préserver les intérêts de chacun. Devant le refus de l’Union européenne d’engager des discussions avec la Russie, le président Ianoukovitch avait préféré ne pas signer l’accord d’association avec l’Union européenne, car les termes de l’accord n’étaient pas favorables à l’Ukraine. C’est à partir de cet épisode que les États-membres de l’Union européenne et les États-Unis ont soutenus le mouvement putschiste « Euromaïdan »[5]. La décision le 13 septembre 2014 de suspendre la mise en œuvre de cet accord d’association pendant un an jusqu’au 31 décembre 2015 et permettre d’entamer une négociation tripartite entre l’Union européenne, l’Ukraine et la Russie montre a postériori l’impasse dans laquelle les adeptes du partenariat oriental ont mené l’Union européenne. Cette décision qui relève du bon sens géopolitique et qui avait été proposée par le gouvernement russe dès l’origine intervient après la mort de plus de 3000 personnes en Ukraine de l’Est au cours des opérations de l’armée de Kiev. L’impossibilité pour le gouvernement de Poroshenko soutenu par l’Union européenne et les États-Unis de résoudre la crise militairement l’a finalement fait revenir (temporairement ?) à la table des négociations. Un gâchis phénoménal.

Le soutien au coup d’Etat en Ukraine a renforcé le soupçon justifié du gouvernement Russe que la stratégie euro-atlantiste a pour objectif de poursuivre l’encerclement de la Russie par un élargissement à long terme de l’OTAN et de l’Union européenne à l’Ukraine, mais aussi à la Géorgie. La motivation géopolitique des gouvernements polonais et suédois lorsqu’ils ont proposé à l’Union européenne d’élaborer le partenariat oriental (Eastern partnership) incluant une zone de libre-échange entre l’Union européenne et l’Ukraine était précisément de créer une zone tampon vis-à-vis de la Russie et réformer l’Ukraine pour la rapprocher de l’Union européenne. Les États-Unis ont soutenu cette politique de l’Union en fonction des intérêts de l’OTAN dont ils soutiennent aussi l’extension[6] en synergie avec une Union européenne complémentaire à leur vision pour les questions économico-politiques. L’objectif géopolitique des États-Unis depuis la fin de la guerre froide est de détacher l’Ukraine de la Russie afin d’empêcher tout retour d’influence de celle-ci en Europe orientale et centrale et éviter la renaissance d’un Etat capable d’unifier politiquement une partie du continent eurasien et de défier la prépondérance américaine mondiale. D’où l’hostilité des États-Unis vis-à-vis du projet d’union eurasiatique (entre la Russie, le Kazakhstan, la Biélorussie et bientôt d’autres États). Hillary Clinton l’a même comparé à une renaissance de l’URSS[7].

Le soutien au nouveau gouvernement ukrainien du président Porochenko élu le 07 juin 2014 a occulté le fait qu’il n’est pas légitime dans le Sud-est du pays. L’absence de pression de la part des Européens et des États-Unis pour une négociation avec les rebelles russophones a accru la marge de manœuvre de ce gouvernement qui a commis des crimes de guerres contre les civils aboutissant à une véritable épuration ethnique[8] pour reprendre les zones sécessionnistes et abouti à une dégradation des relations avec la Russie qui est garante des intérêts de la nation russe. Nier au gouvernement russe sa vocation légitime à protéger les populations russophones dans sa proximité géographique est de nature à renforcer la méfiance des Russes vis-à-vis de leurs voisins européens, alors que les gouvernements français, britanniques et américains trouvent tout à fait normal de protéger leurs ressortissants ou de s’engager dans des opérations humanitaires au moyen d’opérations militaires loin de leur territoire en Afrique et au Moyen Orient.

De plus, les sanctions de l’Union européenne contre la Russie sont non seulement contreproductives mais elles renforcent la détermination du gouvernement Russe à protéger ses intérêts et affaiblissent l’économie européenne. Elles ne profitent en fin de compte qu’aux puissances extérieures comme les États-Unis qui font la promotion d’un marché transatlantique pour monopoliser les flux commerciaux et financiers, d’où les divergences croissantes entre membres de l’Union européenne et les décisions à reculons par rapport aux États-Unis[9]. La résilience de la société russe largement unie derrière son président est sous-estimée et se renforce dans l’adversité comme l’histoire de pays à la mémoire historique longue l’a montré. La condamnation des rebelles russophones avant toute enquête préalable dans l’affaire de l’avion malaysien MH abattu le 17 juillet a aussi révélé le parti pris antirusse du gouvernement des États-Unis et de leurs proches alliés.

Le gouvernement russe, sous la pression des sanctions qui hypothèquent son rapprochement avec les États-membres de l’Union européenne, option stratégique autrefois très forte de Vladimir Poutine, accentue désormais son rapprochement avec l’Asie, la Chine et l’Inde en particulier, mais aussi l’Amérique du sud, au détriment des intérêts de long terme des États-membres de l’Union européenne. Il en résulte une diversification des liens énergétiques et commerciaux de la Russie vers la Chine, l’Inde et l’Amérique du Sud et les marchés perdus par les États de l’Union européenne ne seront que difficilement reconquis.

Deux arcs de crises, un seul échiquier

Les deux arcs de tension Sud et Est doivent aussi être appréhendés comme un seul échiquier pour comprendre les rivalités géopolitiques en cours (voir carte). Le soutien aux révolutions arabes de la part des euro-atlantistes renforce avec raison la méfiance de la Russie, des pays d’Asie centrale, mais aussi la Chine et l’Inde vis à vis de cette stratégie de déstabilisation qui risque d’enflammer les zones d’intérêt prioritaire de ces pays. Le chevauchement des arcs de tensions illustre le risque d’effet domino provoqué par les déstabilisations de l’arc Sud et la trajectoire de collision avec la volonté de la Russie de préserver la stabilité de son étranger proche le long de l’arc Est, d’où sa fixation de lignes rouges à ne pas dépasser en Syrie et en Ukraine. Le changement de régime en Ukraine soutenu par les euro-atlantistes après leur échec en Syrie n’est pas sans coïncidence. Le moment choisi avec la marge de manœuvre limitée du gouvernement russe pendant les jeux olympiques d’hiver de Sotchi ne l’est pas non plus.

Pour aggraver la situation, l’Union européenne est très divisée sur les finalités du projet européen, particulièrement depuis les grands élargissements de l’Union européenne à l’Europe centrale et orientale et accentue le tropisme euro-atlantiste du projet européen au détriment d’un meilleur équilibre avec les autres espaces géopolitiques comme l’Eurasie avec la Russie et l’Asie centrale, mais aussi la Chine et l’Inde, la Méditerranée, l’Afrique, et l’Amérique du Sud.

La dérive euro-atlantiste

Les torts à l’origine de cette situation sont partagés.

Cette situation résulte directement de la stratégie américaine de balkanisation du continent eurasien pour préserver sa suprématie et retarder la multipolarité mondiale souhaitée par la Russie, la Chine, et autrefois par la France gaullienne.

La vision euro-atlantiste qui tend à devenir exclusive au sein de la bureaucratie de l’Union européenne et dans un grand nombre de gouvernements des États-membres s’impose pour diverses raisons : par aveuglement d’une bonne partie des instances de l’Union européenne obnubilées par une vision purement juridique et commerciale du projet européen aboutissant à maintenir l’Union comme productrice de normes en extension sans compréhension des enjeux géopolitiques. La crise en Ukraine est aussi instrumentalisée de manière illusoire par les fédéralistes européens qui imaginent faire de la Russie un ennemi utile pour accélérer l’intégration européenne malgré la prépondérance du nombre de citoyens souhaitant préserver les États-nations. Du côté des États-membres, la perception des menaces et des priorités géopolitiques est très diversifiée. La Pologne, les pays Baltes et le Royaume-Uni sont en faveur d’un élargissement de l’OTAN et de l’UE à l’unisson avec les États-Unis, l’Allemagne souhaite occidentaliser l’Ukraine et par ricochet la Russie, et la France et les pays du Sud ont jusqu’à présent exprimé trop peu d’intérêt pour l’Est du Continent européen en dehors des intérêts commerciaux et restent rivés sur la Méditerranée.

Une absence de réflexion géopolitique au niveau de l’Union européenne a pour conséquence un alignement sur les objectifs géopolitiques des États-Unis de manière volontaire pour certains États membres promoteurs d’une vision exclusivement euro-atlantiste ou involontaire pour d’autres qui ne possèdent pas de boussole diplomatique cohérente. Cet aveuglement idéologique fait reposer toute action ou inaction de la bureaucratie de l’Union européenne avant tout sur des principes issus d’un mondialisme d’inspiration largement anglo-saxonne, comme la doctrine de la promotion de la démocratie allant souvent à l’encontre des réalités historiques, le communautarisme, la croyance dans la promotion de la paix par le libre-échangisme commercial et financier. En bref, l’élaboration de politiques hors-sol déconnectées des réalités.

La prépondérance de la vision euro-atlantiste dans l’Union européenne, on l’a vu, fait la promotion d’un ensemble géopolitique formé par les États-Unis et l’Europe (Grand Occident) sans réel contrepoids par des politiques de rééquilibrages dans d’autres ensembles (Russie, Eurasie, Afrique, Amérique du Sud). Cela a pour conséquence d’isoler les Européens coincés entre deux arcs de tensions. Par l’accroissement des tensions et l’apparition de nouvelles fractures, ils sont amenés à s’arrimer toujours plus solidement à la remorque des États-Unis qui instrumentalisent la question ukrainienne pour trouver un nouvel ennemi à l’OTAN au détriment d’une défense européenne autonome. La négociation d’un marché transatlantique et de zones de libres échanges complémentaires avec l’Ukraine, la Géorgie, et la Moldavie pour se fondre dans un Grand Occident sous le contrôle des États-Unis créent une nouvelle fracture européenne particulièrement dommageable entre l’Union européenne et la Russie.

L’Union européenne opère ainsi une fuite en avant dans une idéologie atlanto-mondialiste qui renforce la déconnection des classes moyennes européennes avec un projet européen qui est perçu, comme un sous-ensemble régional de la mondialisation dictée de l’extérieur, à l’inverse d’une puissance européenne souveraine.

Conclusion

Pour conclure, la dégradation de la situation sécuritaire dans la proximité géographique de l’Union européenne accélère la matérialisation d’un scénario défavorable pour l’Union européenne par la conjonction et le renforcement simultané de plusieurs tendances négatives de la géopolitique mondiale :

-Une rivalité croissante entre la Russie et l’Union européenne à la suite de l’élargissement des nouvelles fractures continentales et une Russie s’orientant de manière plus prononcée vers l’Asie au détriment des États membres de l’Union.

-Une réorientation des États-Unis vers l’Asie-Pacifique et une politique antirusse aboutissant à des actions de leur part de manière non concertée avec les Européens dans leur environnement stratégique, sauf lorsqu’il s’agit de s’entendre pour sanctionner la Russie.

-L’émergence d’États ou d’alliances islamistes hostiles sur le continent africain et la péninsule arabique, parallèlement à la décomposition des États et la prolifération des acteurs transnationaux et infra étatiques pratiquant le terrorisme et la criminalité.

-La cristallisation des visions géopolitiques différentes entre les États-membres de l’Union européenne et la stagnation du projet d’Europe souveraine et forte, notamment avec l’échec d’une diplomatie et d’une défense européenne réellement européenne, avec pour conséquence la prépondérance des intérêts de l’OTAN.

Nous poursuivrons cette réflexion dans la prochaine analyse géopolitique en se focalisant sur les intérêts communs des nations européennes dans le projet européen : Réflexions sur les intérêts géopolitiques de l’Union européenne et de ses États membres, l’importance du flanc oriental (II)

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